CANADIEN-FRANÇAIS OU QUÉBÉCOIS

Je réaliserais plus tard que cette nouvelle identité plus ouverte, infiniment plus citoyenne qu’ethnique, demeurait cependant fragile, moins forte que celle du Canadien-français, tissée au fil du temps sur une histoire rendue tragique par la défaite et la toute-puissance de l’occupant britannique, mais ontologiquement à l’abri derrière le corset de fer de l’Église. À partir des années soixante, le peuple Canadien-français dut faire un choix, conclure un pacte faustien avec le destin. Soit il maintenait sa très forte identité ancestrale, mais au risque d’être rangé peu à peu au rayon des vieilleries folkloriques, une sorte de peuple Amish, soit il survivait en inventant un Québec plus universel. Pour cela, le Québécois devait impérativement se substituer au Canadien-français, pour accueillir et intégrer le flot croissant d’immigrants. Car, si l’immigrant pouvait devenir Québécois, il ne pouvait certainement pas devenir Canadien-français. Être Canadien-français, c’était presque aussi affirmatif qu’être Juif, on était juif ou canadien-français par ses ancêtres, on ne le devenait pas. Mais lorsqu’un peuple veut fonder, sur la notion d’homme universel, quelque chose d’aussi singulier que l’identité qui doit le différencier de n’importe quel autre peuple, il s’aventure alors sur des sables mouvants. Une identité nationale, transparente, sans épaisseur, sans mystère, est difficile à concevoir dans la mesure où le réel social déborde de beaucoup les prescriptions de la raison universelle et s’inscrit d’abord dans la coutume, le non-dit, l’émotif, l’imaginaire. De plus, les valeurs communes de toute société, même à vocation universelle comme les États-Unis ou la France, ne peuvent émerger que de la vie concrète historiquement déterminée de cette société, c’est- à-dire d’une identité non universelle. Une identité collective forte n’est jamais abstraite ; elle doit être concrète, historique, émotionnelle, idéalement fraternelle. Si on ne s’appuyait que sur des marqueurs universels, il n’y aurait en réalité aucune identité nationale, juste des principes généraux, raisonnables, un monde abstrait, une pure fiction.
D’un autre côté, se vouloir radicalement singulier, sans retourner au moule canadien-français, était tout aussi illusoire, car on ne pouvait pas créer d’un coup de baguette magique, pour reprendre l’expression de l’ancien premier Ministre Lucien Bouchard, une fraternité de sang entre les nouveaux venus et ceux qui les accueillaient. Le Canadien-français, pour survivre, devait altérer son identité. Pouvait-il le faire sans se perdre ? Le Québec devait être ouvert mais disposer de marqueurs identitaires suffisamment forts, suffisamment spécifiques, mais pas au point de rebuter les immigrants. Faute de pouvoir invoquer des mythes fondateurs aussi immenses que les Lumières portées par la Révolution Française ou le Rêve Américain, qui exerça pendant presque tout le vingtième siècle un pouvoir d’attraction quasi universel, les seuls marqueurs imaginables pour les Québécois étaient la langue et la culture, pas une idéologie grandiose, pas un rêve américain, et sûrement pas la religion. Certes, la culture et la langue sont deux marqueurs identitaires réels, mais que valent-ils vraiment lorsque l’intimité du Québécois avec son passé identitaire, c’est-à-dire son histoire et sa culture, s’étiolait peu à peu, l’enseignement de l’histoire disparaissant en catimini des écoles primaires et secondaires du Québec, au point que sa devise « Je me souviens » menaçait de devenir un oxymore. Et même que vaut une langue commune, si ce qui fonde le vivre-ensemble n’est pas assis sur quelques valeurs partagées, considérées comme intouchables ?

L’illusion du multiculturalisme c’est de croire que plus grands sont la familiarité et le respect des spécificités de l’Autre qui vient d’un ailleurs culturel ou religieux, plus aisée sera son intégration dans un espace national commun. Au risque de choquer les tenants de la bien-pensance, il faut rappeler que l’inverse est plus fréquent. À côtoyer la différence de certains Autres, on risque de découvrir à quel point quelques-unes de leurs valeurs fondamentales peuvent être radicalement incompatibles avec celles du peuple d’accueil et menacer le consensus sociétal.

Léon Ouaknine

Janvier 2009

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