Éducation et laïcité

Atelier N°2 : Désertion des écoles publiques et les écoles clandestines

Témoignage : Une expérience avec une école juive ultra-orthodoxe

Notes pour une présentation

  1. Contexte
    1. Je ne suis pas un expert en éducation. Je ne connais que très superficiellement le système éducatif au Québec au travers de l’expérience de mes enfants.
  • Mais lorsque je dirigeai le centre de services sociaux juifs à la famille (le plus petit CSS du Québec à l’époque), je fus amené à agir comme DPJ intérimaire lorsque cette direction fut mise en place dans notre CSS en 1978.
  • C’est donc à ce titre que je fus accidentellement amené à devoir enquêter sur ce qui se passait en 1979 dans une école juive ultra-orthodoxe à toutes fins pratiques clandestine, et à exiger et obtenir sa fermeture.
  • Cet épisode particulier n’est nullement représentatif de la majorité des écoles privées juives de Montréal.
  • Par contre, il éclaire une évidente démission de l’État dans les années 80, en rapport avec les écoles juives ultra-orthodoxes, illégales ou pas.
  • Les faits
  1. Fin janvier 1979, je reçus des signalements inquiétants concernant la façon dont une école juive, le Lycée-Yeshiva, traitait ses élèves pensionnaires. J’envoyais 2 tsp pour enquêter.
  • Le Lycée-Yeshiva, situé sur la rue Connaught à Côte-Saint-Luc, était un établissement privé récent, fondé par des ultra-orthodoxes et financé par des organisations américaines de New York. Leurs seuls élèves étaient de jeunes garçons juifs, de 6 à 13 ans, qu’un rabbin, M. X, avait recrutés au Maroc, en promettant à leurs parents, que leurs enfants seraient totalement pris en charge, qu’ils recevraient gratuitement une excellente éducation, leur garantissant ainsi, un meilleur avenir que celui qu’ils auraient eu dans leur pays natal.
  • Le rapport qu’on me remit fin janvier était accablant :
    • Du point de vue académique, le programme ne respectait manifestement en rien les directives gouvernementales, mais sur ce point, la dpj n’avait aucun mandat.
  1. Au niveau de la santé physique et psychologique des enfants, c’était affreux. Les enfants étaient mal nourris, vivant dans des conditions d’hygiène déplorables, sans couverture sanitaire, ce qui fait que l’école ne consultait ni médecin ni hôpital, soignait toutes les maladies avec deux ingrédients seulement, la prière et l’aspirine. Un enfant avait une hépatite et un autre une fracture. Certaines chambres avaient des vitres cassées et, en hiver, les enfants gelaient la nuit. Je rencontrai d’urgence le directeur, le rabbin X, pour lui faire part de ma grande inquiétude. Il minimisa autant qu’il put, m’informa que son école était une mitzvah, une œuvre sainte ; que certes, il pouvait y avoir de petits problèmes mais que tout allait se régler avec l’aide de Dieu. Après lui avoir remis une liste de dix-huit recommandations, je lui dis qu’il avait 30 jours pour tout régler, sinon je ferais sortir tous les élèves, et qu’entre-temps, les enfants souffrants iraient à l’hôpital général juif et qu’il y aurait des visites quotidiennes de nos intervenants. Je le quittai, avec un sentiment d’extrême inconfort, car il était clair que le personnage était un fourbe et un menteur. D’un autre coté́, je devais lui accorder le bénéfice du doute, quant à la mise en œuvre des recommandations auxquelles il s’était engagé. Je me rassurai du fait des visites quotidiennes que nos travailleuses sociales effectueraient. Début mars, je retournai voir le rabbin X. La situation n’avait changé en rien, à l’exception des soins prodigués aux enfants que nous supervisions nous-mêmes. Le rabbin X estimait que tout était réglé́, depuis leur prise en charge sanitaire, minimisant les mauvais traitements qu’il continuait à leur infliger, sous prétexte de discipline. J’avais en face de moi, non seulement un illuminé en service commandé, mais un personnage dangereux, car il était intimement persuadé qu’un dirigeant juif, moi en l’occurrence, n’aurait jamais le culot d’entamer des procédures pour faire fermer une école religieuse.
  • Mes interventions
    • Au niveau du contenu académique, je me contentais d’envoyer une note au ministre de l’éducation nationale de l’époque, sans faire aucune recommandation car je n’avais aucun mandat à ce titre.
  1. Par contre, pour ce qui touchait à mon obligation de protection des enfants, J’écrivis aux Ministres de la Justice et de la Santé et Services Sociaux, en demandant la fermeture de l’école, dont tout montrait qu’elle fonctionnait illégalement et mettait la santé et la sécurité́ des enfants en danger.
  1. Sans attendre les réactions des ministres ni celles de leurs parents vivant au Maroc, il était urgent de sortir les enfants de cette école, Il y en avait une cinquantaine. Il n’était pas question de les placer dans un milieu qui ne fut pas très orthodoxe, car leurs parents les avaient confiés à cette école, précisément parce qu’elle offrait apparemment les garanties d’orthodoxie religieuse. Aussi, je contactai une école ultra-orthodoxe de Montréal, la Yeshiva-Guedola, dont je respectais le directeur, le rabbin Glustein, un homme intègre et pragmatique. Après quelques rencontres, il accepta de prendre en charge les 50 enfants le 18 avril 1980.
  1. Sachant que certains leaders communautaires, inquiets de toute mauvaise publicité́, s’objecteraient probablement à mes actions, je plaçai tous les enfants sous la protection de la jeunesse et je disséminai très largement mes lettres pour que le public et les autorités prennent connaissance des turpitudes du Lycée Yeshiva.
  • Les réactions
    • Des autorités publiques : silence radio quasi-total sur le fait incroyable que quelqu’un puisse ouvrir une école, fasse venir 50 jeunes de 6 à 13 ans d’un pays étranger et qu’aucune structure de surveillance et de suivi n’ait été prévue pour veiller à la sécurité des enfants ni au contenu des formations.
  • De la communauté juive
    • Support réticent de mes actions de la part de dirigeants officiels de la communauté juive.
  1. Hostilité et menaces spécifiques à mon encontre de la part de certains milieux ultra-orthodoxes, mais soutien total de la part de dirigeants de l’Association des écoles juives de Montréal. 

Léon Ouaknine

26 mai 2018

Laisser un commentaire