La liberté d’expression n’est pas morte au Québec, mais des forces puissantes sont à l’œuvre pour la subvertir, par exemple légalement comme le défunt projet de loi 59 s’y attelait, par le judiciaire en poursuivant des gens comme les écrivaines Djemila Benhabib et Louise Mailloux sous prétexte de diffamation ou d’appel à la haine, par la réprobation sociale lorsque les discours sortent des clous de la bienpensance multiculturaliste ou plus dangereusement par la multiplication de « safe space » au cœur des universités, lieux interdits d’accès à toute personne dont l’idéologie dérange. Interdire la prise de parole contradictoire dans les lieux de débats universitaires, au prétexte que ces ennemis de la bonne pensée ont déjà d’autres tribunes, il faut le faire !
Aujourd’hui comme hier le principal ennemi de la liberté d’expression demeure la religion, mais celle-ci a changé de visage, c’est l’islam plus que le catholicisme qui est devenu la grande noirceur par ses requêtes multiformes pour réintroduire le délit de blasphème sous couvert de lutte contre le discours haineux, raciste par définition. À cette ennemie héréditaire, s’ajoute aujourd’hui l’immense cohorte de la mouvance diversitaire, mouvements féministes radicaux, partis politiques promoteurs de la nouvelle bienpensance, organisations antiracistes patentées, armée de SJW (Social Justice warriors) chargés de débusquer le funeste et l’infâme où qu’ils se trouvent, et comme toujours, en avant-garde et arrière-garde, une vaste cohorte d’intellectuels moralisateurs, gardiens de la doxa du moment, fournissent aux contempteurs de la parole irresponsable, les mots magiques qui tuent ! Les modes opératoires de ces soldats du bien sont toujours les mêmes : Partout on invite la parole ou l’écrit au respect, à la prudence, à la responsabilité, car aucune offense à l’égard de ceux qu’on a élu victimes exemplaires de la société ne sera tolérée. La liberté d’expression ne pourra donc jamais interpeller sur un sujet qui fâche, musulmans, immigrants légaux ou illégaux, minorités diverses, féminisme intersectionnel ou un quelconque autre grand blessé de l’histoire. Si un irresponsable passe outre à l’injonction de silence respectueux ou de parole complice, alors on utilisera le grand assommoir, l’accusation de racisme, crime ultime, rédhibitoire, crime impardonnable qui permet sans autre forme de procès de déclarer cet irresponsable coupable de pensée nazie, dénonciation d’autant plus grave, qu’elle s’accompagne fréquemment de poursuites judiciaires en diffamation.
Est-il normal qu’après plus de deux siècles de reconnaissance, la liberté d’expression requiert aujourd’hui plus que jamais, l’art de marcher sur des œufs sans faire d’omelette ?
Rappelons brièvement que la liberté d’expression, ce n’est pas la liberté de redire ce sur quoi tout le monde est d’accord. Où est l’intérêt à le faire, où est le courage, où est la liberté dans ce cas ? Un musulman clamant tout haut à la Mecque que le coran est un livre merveilleux ne sera pas condamné à mille coups de fouet, mais s’il exprime un doute sur sa prétendue origine divine, malheur à lui. La liberté d’expression part d’un principe simple : aucun tabou qu’il soit religieux, politique, idéologique, social, artistique, scientifique ou moral, bref aucune idée ne peut prétendre être à l’abri du pouvoir inquisiteur de la raison ou tout simplement de l’opinion, informée ou non de tout être humain. La seule limite formelle est la diffamation d’individu ou l’appel à la violence à l’encontre de groupes précis de personnes mais pas nécessairement le discours haineux selon plusieurs arrêts de diverses cours suprêmes ; d’ailleurs témoignage de l’influence des religions, aucun discours haineux basé sur un texte sacré tel la sourate exhortant au massacre des Juifs ne peut être attaqué en justice, en vertu de l’article 319b du code criminel fédéral. Par contre il n’est pas certain que de déclarer l’islamisme haïssable n’entraîne pas de poursuites judiciaires. Et pourtant, en démocratie depuis les Lumières, il ne peut exister de dépôt sacré, c’est-à-dire interdit d’examen. Il existe quelques cas d’interdiction de contester certains faits, telles les lois mémorielles dont évidemment la Shoah. C’est une restriction inopportune car la vérité ne se légifère pas !
La liberté d’expression, jamais un état naturel dans aucune société humaine, ne fut acquise en Occident au cours des siècles qu’à la suite de batailles souvent sanglantes et de révolutions à l’encontre de deux ennemis, d’abord la religion et ensuite le pouvoir royal. Concept original dans l’histoire du monde, on peut retracer la généalogie de sa naissance en tant que droit naturel à l’acte révolutionnaire de Martin Luther. Il partit d’un présupposé étonnant pour l’époque : le droit pour les croyants d’interpréter eux-mêmes le texte sacré, autrement dit de disposer d’une conscience libre, ce qui l’amena à déclarer que l’Église errait dans la vente des indulgences et qu’en dépit de sa sainteté et de son pouvoir, à partir des textes sacrés eux-mêmes la parole du pape pouvait être contredite. Il le fit au péril de sa vie. La liberté comme la science se construisent contre l’autorité. Exemple d’acte frondeur et fondateur, dont s’inspirèrent peut-être les penseurs des Lumières.
En dépit de son statut exalté, la liberté d’expression demeure précaire, toujours menacée même dans nos démocraties, même aux États-Unis où elle jouit de la plus haute protection constitutionnelle. Mais voilà, la liberté d’expression peut être limitée au nom de l’intérêt public. Tous les États démocratiques se sont servis à un moment ou un autre de leur histoire de cette échappatoire pour bloquer la libre diffusion d’informations qu’ils voulaient garder secrètes, empêchant du coup le libre examen démocratique.
Par essence, aucun pouvoir, du plus simple au plus absolu, pouvoir familial, pouvoir religieux, pouvoir politique, pouvoir social, n’aime réellement la liberté d’expression car celle-ci introduit une autre parole que la sienne, nécessairement contestataire car sinon elle ne relèverait pas de la liberté mais serait soit un simple écho, soit de la flagornerie. Historiquement, les grands pouvoirs, politique et religieux, revendiquant le monopole de la force militaire ou policière et celui des injonctions célestes (l’alliance du sabre et du goupillon) ont toujours cherché à réprimer cette chose étonnamment efficace, la parole libre. Lorsqu’une parole divergente s’exprime, le temps aidant, le pouvoir est forcé de se justifier, les idées de changer, les mœurs d’évoluer, la morale de se transformer. Mais ce n’est jamais facile ; en France, pays de la liberté, un ministre de l’éducation nationale eut l’audace de tancer le professeur de philosophie Redeker, pour avoir publié un article dans Le Figaro sur la nature violente de l’islam, l’accusant « d’irresponsabilité » parce que son opinion dérangeait les fous d’Allah et qu’il devait dès lors être sous protection policière continue. Un Premier Ministre, Laurent Fabius, eut l’outrecuidance d’accuser Charlie-Hebdo de mettre de l’huile sur le feu par ses caricatures, confortant ainsi l’idée que la parole libre ne pouvait l’être que dans d’étroites limites, exactement ce que les ennemis de la liberté veulent, alors que ce droit est un des fondements de la République. Mais constitution ou pas, c’est un fait, tout pouvoir, politique ou religieux, attend de tous et chacun une parole « responsable » dans l’arène publique, autrement dit une parole qui ne dérange pas. Quel oxymore, car que signifie une parole « responsable » si elle ne remet pas en question, au besoin brutalement, la doxa du moment. Redisons-le, il n’y a pas de liberté d’expression sans le pouvoir d’offenser, sans le pouvoir de blasphémer. Tous ceux qui contestent cette nécessaire « irresponsabilité » au sens de dérangement, sont en fait objectivement des ennemis de la liberté d’expression. Tarik Ramadan, qui venait régulièrement au Canada et au Québec avait fustigé, lors d’une interview donnée à The current, une émission de Radio Canada anglais le 14 mars 2010, l’utilisation « irresponsable » de la liberté d’expression par ceux qui critiquent l’islam. Or chaque fois qu’on demande que « la liberté d’expression » se conforme aux exigences « d’une parole responsable » lorsqu’il est question de l’islam, cela revient à renier l’histoire européenne où sont nées la science et la démocratie. [Salim Mansur, journaliste, Toronto Sun, le 29 janvier 2010].
Nos droits et libertés dépendent de notre accès à une information libre, non contrôlée par les pouvoirs en place, et celle-ci dépend à chaque époque du courage de quelques individus risquant leur vie et leur réputation pour informer et démentir au besoin les discours officiels, l’opinion commune ou les vaches sacrées du politiquement correct, ce cancer de nos démocraties. L’analyste de la NSA, Edward Snowden doit maintenant se terrer toute sa vie pour avoir révélé à quel point le gouvernement violait les droits des citoyens. On pourrait même avancer que la liberté d’expression est la condition de toutes les autres et que sans elle, la déclaration universelle des droits et libertés ne serait que virtuelle.
Comment expliquer que la liberté d’expression soit si profondément dérangeante dans toute société ? Pour faire simple, rappelons deux vérités élémentaires. La première est qu’il n’y a pas de société sans mouvements, sans contradictions, sans conflits et pourtant que recherche toute société, si ce n’est sa continuité. Pour assurer celle-ci, les sociétés ont besoin de repères fixes, de choses qui ne bougent pas, de certitudes absolues qui ne seront jamais remises en question, rien ne remplit mieux ce rôle que le sacré. Celui-ci est la garantie d’un ordre immuable, à l’épreuve du temps et de toutes les vicissitudes de l’existence, à partir duquel on ordonne et réglemente la vie. Déranger l’ordre qui garantit la pérennité fut longtemps le plus court chemin vers l’échafaud ; certes on ne perd plus sa tête dans nos sociétés, si on conteste ses vérités, mais on récolte de sérieux ennuis si on chatouille trop l’existant. La deuxième vérité est que la psyché humaine ne peut exister sans structures. Lorsque celles-ci disparaissent, on est déboussolés, apeurés. Pour donner un exemple simple, lorsqu’on est sur un balcon au 20ème étage d’un immeuble, on peut se tenir à 5cm du vide sans appréhension, parce qu’on voit la balustrade. Enlevez la balustrade sans modifier votre position et la plupart d’entre nous serions saisis d’un sentiment irrépressible de vertige et de panique face au vide. Notre psychisme est ainsi fait, on a besoin de balustrades, d’encadrement, de structures visibles et de structures invisibles (inconscientes) qui nous rassurent face au chaos, aux dilemmes du présent, aux imprédictibilités de l’avenir, incluant pour les esprits les plus inquiets, sur l’au-delà spirituel. Ces structures maintiennent l’intégrité du psychisme en faisant sens du monde. Mais ces structures qui se forgent durant l’enfance, reposent dans les sociétés traditionnelles presque toutes sur des énoncés sacrés, donc interdits d’examen. L’identité se construit ainsi en grande part sur le religieux. En occident, la religion demeure toujours chez beaucoup une dimension identitaire même si elle n’est plus son cœur battant depuis que l’usage de l’esprit critique a réduit l’influence des traditions. Par contre, pour certains venant d’un ailleurs culturel ou religieux comme la majorité des musulmans, la liberté de critiquer et de se moquer de leur religion est intolérable. Critiquer la figure de Mahomet comme messager de l’absolu demeure un impensé catégorique, car le doute est spécifiquement interdit par les textes, ce serait comme arracher la balustrade du balcon lorsque vous êtes au 20ème étage. D’où une rage incontrôlable, une haine viscérale de la liberté d’expression.
Que faire ?
Surtout ne pas s’interdire de parler, de dénoncer, de condamner. Refusons le chantage d’une prétendue parole responsable. Pour rester fidèle à Voltaire, écrasons l’infâme, car il y va de notre bien le plus précieux !
Léon Ouaknine
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