Une révolution sans précédent
J’’apprécie de Luc Ferry, la capacité rare à rendre limpides des concepts complexes. Dans un paysage intellectuel français souvent tenté par l’abstraction absconse, cette clarté mérite d’être saluée.
Dans son dernier ouvrage, Luc Ferry se penche sur l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle. Avec clarté et érudition, il interroge les mutations en cours et les bouleversements à venir. Mais son rejet de l’hypothèse d’une conscience artificielle, aussi ferme soit-il, mérite d’être discuté.
Son ouvrage s’attaque à un phénomène d’une actualité brûlante : la révolution de l’intelligence artificielle (IA), probablement l’une des plus radicales que l’humanité ait connue, en ce qu’elle automatise non seulement l’intelligence, mais aussi la créativité. Depuis 1997 — année où Deep Blue vainquit le champion d’échecs Garry Kasparov — Ferry observe, analyse et commente cette transformation. Il en décortique les prouesses intellectuelles et artistiques, explore leurs répercussions sociétales et individuelles, et en explicite les rouages, notamment les grands modèles de langage (LLM). Ces derniers, par l’analyse statistique de corpus colossaux, résolvent des problèmes complexes tout en imitant les schémas de pensée et d’expression humains.
L’IA marque-t-elle la fin de l’humain en tant que sujet de l’histoire, ou inaugure-t-elle une ère de collaboration féconde avec cet outil universel, ce nouveau couteau suisse du XXIe siècle ? C’est là la question centrale posée par Ferry.
Sept questions pour penser l’avenir
L’auteur articule son propos autour de sept interrogations fondamentales :
- Comment expliquer les performances inattendues des IA ?
- Les IA sont-elles capables de créativité dans les arts, la médecine, les sciences ou les lettres ?
- L’IA sonnera-t-elle le glas du travail salarié ?
- Faut-il accélérer les progrès de l’IA ou les freiner pour mieux les encadrer ?
- Les machines peuvent-elles devenir conscientes et éprouver des émotions ?
- L’IA pourrait-elle rendre les humains immortels ?
- Comment dépasser les peurs suscitées par l’IA pour envisager un avenir harmonieux ?
Dans une réflexion précédente, j’ai traité des trois premières questions, en soulignant notamment le silence assourdissant des responsables politiques face à ces enjeux cruciaux.
La quatrième interrogation révèle un clivage profond au sein de la communauté des chercheurs — principalement nord-américains — entre deux visions antagonistes :
- les partisans d’une accélération sans frein, dans l’esprit du « Move fast and break things » de Zuckerberg ;
- et les défenseurs d’une approche prudente, incarnée par Yoshua Bengio, qui plaide pour un moratoire permettant une évaluation rigoureuse des risques.
Ferry tranche : un moratoire global serait irréaliste. Quel État, quelle entreprise, quelle armée accepterait de se laisser distancer par des concurrents qui l’ignoreraient ?
Les débats sur l’immortalité ou du moins la très longue vie, (question 4) sont importants car ils touchent à la transformation de l’homme, mais demeurent selon moi périphériques pour l’instant par rapport à la question cruciale de savoir si au sein d’une IA devenue super-intelligente une conscience semblable à la nôtre pourrait émerger
L’énigme de la conscience artificielle
Ferry rejette catégoriquement l’idée d’une IA consciente. Il distingue l’IA généraliste (IAG), capable de surpasser l’intelligence humaine dans une multitude de domaines, de l’IA dite « forte », dotée d’une subjectivité comparable à celle de l’homme. Pour lui, la machine, aussi sophistiquée soit-elle, reste une machine.
Dans les cercles scientifiques anglo-saxons, une telle hypothèse n’est pas farfelue. Les théories computationnelles de l’esprit — fondées sur le postulat philosophique matérialiste — conçoivent le cerveau comme un assemblage biologique immensément complexe d’atomes d’où émerge notre type de conscience. Pourquoi, dans ce cas, une machine non biologique, mais tout aussi complexe, ne produirait-elle pas un phénomène similaire ?
Ferry s’oppose à cette vision qu’il juge réductrice. Héritier de la phénoménologie de Husserl et Heidegger, il conçoit la conscience comme une expérience incarnée, subjective, enracinée dans une biographie. La machine, dépourvue de corporéité et d’histoire, ne peut, selon lui, accéder à cette dimension. Il rappelle que la conscience est nécessairement conscience de quelque chose et conscience de soi, c’est précisément au cœur de cette tension entre le moi-objet (conscient de quelque chose) et le moi-subjectif (conscient du moi-objet) que l’être moral se constitue puisqu’il n’est pas d’un seul tenant comme un animal prédateur conscient seulement de sa proie. En s’observant le moi-subjectif peut méditer sur le bien-fondé de ce que fait le moi-objet, corriger une action, ce que Camus résumait d’un trait : « un homme ça s’empêche ».
L’idée d’une machine consciente reviendrait, selon Ferry, à faire du libre arbitre une illusion. Une telle entité, soumise à un déterminisme rigide, nierait la liberté essentielle à l’humain.
Un scepticisme d’un autre ordre
Je partage le scepticisme de Ferry, mais pour d’autres raisons. À mes yeux, la conscience est indissociable de la volonté, elle-même issue du désir, lequel naît du manque. Or ce manque est propre aux êtres vivants. Il s’enracine dans un besoin — physique, affectif, symbolique — façonné par l’évolution. Il est vécu comme un impératif existentiel, puisque le besoin non satisfait peut conduire la créature à sa propre mort. Une IA, processus purement computationnel, n’éprouve pas de manque, ne connait donc aucun désir et ne peut en conséquence rien vouloir. Chercher la conscience en elle reviendrait, pour reprendre une métaphore volontairement absurde, à chercher le cheval dans une locomotive.
Cela dit, je n’affirmerais pas qu’une conscience artificielle est en soi impossible. La position de Ferry, aussi cohérente soit-elle, repose en grande partie sur un postulat philosophique : que le libre-arbitre est une condition de la conscience morale. Il ne le démontre pas, et rejette le déterminisme comme une superstition métaphysique, en invoquant l’absurdité d’une cause première.
Le débat sur le libre arbitre demeure ouvert.
S’il est aussi impossible de démontrer de manière décisive que le monde newtonien et notre liberté avec est totalement déterministe, la balance métaphorique penche cependant du côté de l’inexistence du libre-arbitre. Les travaux du neuroscientifique américain Benjamin Libet sur les potentiels d’action neuronaux, par exemple, ont relancé l’idée que les décisions humaines pourraient être prédéterminées. Il a mesuré l’activité cérébrale de participants pendant que ceux-ci effectuaient des actions volontaires simples, comme un mouvement du poignet. Il a découvert ce que l’on a appelé le « potentiel de préparation de Libet » : une activité neuronale qui commençait environ 550 millisecondes avant que les participants déclarent prendre conscience de leur intention de bouger (ce qui se produisait environ 200 millisecondes avant le mouvement réel).
Cette découverte était révolutionnaire, car elle suggérait que des processus cérébraux inconscients pouvaient déclencher des actions avant même que nous ne prenions consciemment la décision d’agir. Cela remettait en question la nature du libre arbitre et du choix conscient.
Malgré ces découvertes, Libet lui-même ne croyait pas que ses travaux éliminaient totalement la possibilité du libre arbitre. Il avançait que, même si nous agissons avant même d’en prendre consciemment la décision, nous conservons un « droit de veto » – la capacité d’inhiber consciemment des actions après qu’elles ont été inconsciemment initiées.
Ses travaux ont suscité bien des débats dans les domaines des neurosciences, de la philosophie et de la psychologie, influençant les débats sur la conscience, l’agentivité et la relation entre l’activité cérébrale et l’expérience subjective.
Une pensée à prolonger
L’ouvrage de Luc Ferry se distingue par la clarté de son style et la richesse de sa réflexion. Il offre un cadre structurant pour penser l’essor de l’IA et ses implications multiples. Mais sa critique de la conscience artificielle, ancrée dans une défense du libre arbitre, reste philosophiquement discutable. Le débat, loin d’être clos, demeure une ligne de crête entre anthropologie, éthique et prospective. L’IA, entre complémentarité féconde et rupture anthropologique, interroge notre époque dans ce qu’elle a de plus profond : quel sera l’avenir de l’homme ?
J’ajoute un petit post scriptum pour expliquer comment je peux à la fois affirmer l’impossibilité rationnelle d’un acte libre, et en même temps ma conviction d’être moralement responsable de mes actes. Je précise que je rejette la supercherie du courant philosophique du compatibilisme, qui prétend surmonter l’antinomie de la liberté et du déterminisme. Je me réfère plutôt à Kant. Celui-ci constatait l’impossibilité d’obéir au commandement christique d’aimer son prochain comme soi-même puisqu’il est impossible de légiférer ses sentiments. Il recommandait dès lors d’agir « comme si… », comme si on aimait son prochain.
Je procède de même au sujet de l’impossibilité de la liberté, j’agis « comme si » j’étais libre et responsable de mes actes.
Léon Ouaknine
22 avril 2025
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