PAS DE VIVRE-ENSEMBLE SANS VRAIE LAÏCITE

Le Gouvernement libéral de M. Couillard, nous promet une loi sur la neutralité de l’État pour bientôt. Peut-être faut-il rappeler au premier ministre, qui aime consulter des organisations musulmanes et des gens qui ont de la laïcité une conception qui garantit la fin de celle-ci en l’adjectivant ad-nauseam, quelques vérités fondamentales.

Lorsqu’une culture essaie de s’enraciner chez l’autre, le dialogue ne se déroule pas dans un salon mais dans la vraie vie, dans l’usage partagé des équipements publics, dans le monde du travail, dans les écoles, dans les hôpitaux, dans l’arène publique, dans les média, bref dans le quotidien de la vie commune avec la culture d’accueil. Cela ne se fait pas sans difficultés. Un sondage récent de l’ACS révèle que 60% des Canadiens chrétiens et juifs et 42% des canadiens de confession musulmane, déclarent l’Islam inconciliable avec la société occidentale,  (http://www.breitbart.com/national-security/2015/04/14/poll-42-of-canadian-muslims-think-islam-the-west-dont-mesh/). Cette réalité embarrasse grandement un premier ministre pour qui être intégriste n’était pas un obstacle pour siéger éventuellement sur le conseil des ministres.

Le dialogue est indispensable mais il ne sera fécond que si les protagonistes parlent vrai, sinon ce sera l’enlisement avec comme conséquence attendue, tôt ou tard le réveil brutal comme la Suisse le découvrait au détour d’un référendum sur les minarets. Il faut bien comprendre qu’un dialogue des cultures ne ressemble en rien à un échange BCBG autour d’une tasse de café ou d’un scotch, parce que chaque culture a un fond irréductible d’irrationalité indissociable de ses mythes et de ses valeurs.

La rencontre des cultures, c’est comme la rencontre de deux personnes, ce qui déterminera leur devenir et le plaisir qu’elles auront à dialoguer, ce sera leurs affinités et ultimement leur compatibilité, c’est-à-dire leur forte convergence quant aux valeurs essentielles de la vie commune. En vérité, la culture n’est pas une proposition rationnelle, c’est d’abord et avant tout une identité, c’est ce qui rend les choses si compliquées.

Pour favoriser cette rencontre des cultures, Le législateur et surtout le judiciaire utilisent la notion d’accommodements « raisonnable ». Celle-ci à l’origine devait permettre au minoritaire ou à l’handicapé de s’insérer dans un tissu sociétal qui lui était souvent rugueux ou même hostile par quelques aspects. Or, l’accommodement « raisonnable » aux valeurs et aux pratiques de l’Autre a un effet réel même s’il est difficilement quantifiable sur l’espace psychologique nécessaire au confort existentiel de l’accueillant comme de l’accueilli. En effet, comme pour tout individu, il y a pour toute culture, un « dedans »  et un « dehors », une sorte de peau qui définit un intérieur et un extérieur physique et psychique, une frontière entre le soi et l’autre. Il n’y a pas encore si longtemps, l’Autre, c’était par définition l’exotisme de Montesquieu «Comment peut-on être Persan». Lorsqu’on cessait de dialoguer avec l’autre, on était instantanément replongé chez soi, dans son «dedans» ; le miroir ne renvoyait que le reflet de soi. C’était rassurant !

Sous l’effet de la mondialisation, les multitudes de l’Autre, donc leurs cultures, se trouvent soudainement transplantées au cœur de mon chez-moi, ils ne sont plus «dehors», ils sont «dedans» ; la présence de l’autre, d’exotique devient envahissante, et le miroir à chaque coin de rue me renvoie un reflet d’une inquiétante étrangeté ; suis-je toujours chez moi ?

Les sociétés occidentales sont de plus en plus multiculturelles, multiethniques, multi religieuses.  l’Autre qui prend racine chez moi, revendique et affirme sa différence; il demande et parfois exige que la culture d’accueil se transforme pour accommoder la sienne, ses valeurs et son particularisme.  Il y a de ce fait de moins en moins de «dehors» et de «dedans» et cette dissolution des limites secoue durement le cadre sociétal de références qui régit les rapports avec l’Autre.  On aime que notre milieu de vie soit un prolongement de notre identité, un reflet de soi même, la société comme chez-soi est sinon une nécessité, du moins un désir comme tous les exclus sociaux le savent.  Tout cela est profondément anxiogène et explique le sentiment rampant de malaise dans de nombreux pays occidentaux dont le Québec., parce qu’on n’est de moins en moins certain que l’Autre va s’intégrer comme les sondage semblent le montrer. Or, il faut réaffirmer que c’est à l’Autre qui est accueilli de s’adapter à la culture du pays d’accueil et non à celui-ci de mettre son identité entre parenthèses, pour permettre le plein épanouissement de la culture de l’Autre.

Le bon sens  appelle au dialogue des cultures en présupposant du désir des tenants de chaque tradition ou culture, d’éliminer de leurs rapports tout conflit possible. Cette aspiration louable use inévitablement de la langue de bois parce qu’elle est condamnée à ne jamais nommer la réalité, sous peine de froisser ou même de blasphémer. Cette approche s’appuie implicitement sur certaines présuppositions erronées :

  1. Celle de croire que l’existence de valeurs communes entre les cultures en dialogue est une garantie de bon voisinage et de compréhension.  C’est assez fréquemment l’inverse.  L’islam et le christianisme ont plus en commun entre eux – la notion d’un dieu transcendant – qu’avec le bouddhisme qui récuse cette même notion ; pourtant ils sont infiniment plus en mode de compétition entre eux qu’avec le bouddhisme.
  • Celle d’ignorer que la culture n’est pas un construit rationnel, mais un ensemble inextricable d’affects, de croyances et de comportements inconscients, imperméables habituellement à la raison parce que la culture est une identité !
  • Celle de croire que l’on peut vivre sans conflits.  Quelle illusion ! L’état de conflit est indissociable de l’humain. (Dr Samir Mounir, l’Autre 2002, « Penser l’ennemi »)

Chaque culture a quelques valeurs originelles qui dictent ce qui est bien et mal, ce qui est vrai et faux, ce qui est licite et illicite, ce qui est désirable et ce qui est à proscrire, bref ces valeurs configurent l’expression physique et morale du « vivre ensemble » de ses membres. Malheureusement pour l’harmonie du monde, les valeurs originelles des différentes cultures sont souvent mutuellement exclusives. À titre d’exemples, comment dialoguer pour une culture comme l’Islam, qui proclame l’unicité absolue et transcendante de Dieu, avec une culture comme l’Hindouisme, qui proclame l’existence de plus de 300 millions de divinités ; l’une regarde l’autre comme un blasphème, chacune affirme l’évidente erreur de l’autre ; l’une réprouve absolument l’abattage des vaches, l’autre ne voit aucun inconvénient à les manger.

Nous avons nous aussi nos propres démons et déments qui ne supportent pas que la femme puisse s’affirmer sans restrictions, comme le massacre de l’école polytechnique de Montréal il y a vingt-six ans nous l’a douloureusement rappelé, alors comment transiger avec une religion qui consacre officiellement par décret divin, l’infériorité de la femme ?

Pour pouvoir dialoguer, chaque culture va devoir introduire les notions de modérés et d’extrémistes ; les extrémistes sont les fondamentalistes dont une minorité dérive vers le terrorisme pour imposer ses vues suprématistes ;  les modérés sont les tenants du dialogue, ceux qui cherchent les solutions raisonnables.  Or les modérés ne peuvent dialoguer qu’en mettant de coté certains de leurs  préceptes doctrinaux, c’est-à-dire quelques valeurs constitutives de leur culture.  De la même façon qu’on arrive maintenant à inactiver certains gènes délétères chez l’animal et bientôt peut-être chez l’homme, les modérés, pour être modérés, n’ont d’autre choix que de rayer de l’ADN de leur culture, temporairement ou définitivement, certains de leurs fondements sacrés.

Malheureusement notre culture occidentale, minée par le relativisme et la conscience malheureuse de son passé hégémonique recherche les compromis au nom du respect louable de la différence de l’autre. Elle se réfugie dans une forme de tolérance molle, en appelant à des accommodements souvent mal pensés, qualifiés improprement de raisonnables, visant par lâcheté politique à acheter une paix illusoire, une paix bancale pour avoir fait l’économie d’une vraie réflexion au profit d’une commission (Bouchard/Taylor) dont les 2 présidents étaient d’emblée sur le même diapason. Aucune de ses recommandations ne fut officiellement entérinées par le législateur. Depuis, l’effervescence des débats continue, en témoigne, la défunte charte des valeurs… 

Dieu ne parle pas d’une même voix à tous ceux qui l’écoutent ; si cela était, on le saurait. Babel est plutôt la norme ! Or comment instaurer le vivre-ensemble dans une nation si on ne dispose pas d’une compréhension partagée du bien commun. Or, seule la raison est capable de produire un dénominateur commun, seule elle permet un regard critique sur tout, puisqu’elle ne reconnaît aucun territoire interdit, telles les vérités révélées de ceux qui parlent aux multiples divinités. Comment concilier alors le respect des particularités de chacun, des multiples cultures, religions, modes de vie, avec la nécessité d’un lieu commun où tous peuvent se retrouver ?

La réponse historique de l’Occident, c’est bien sûr le principe concret de laïcité, une vraie  séparation  de l’Eglise et de l’Etat.  L’une parle du salut, l’autre de la raison en marche. D’un coté les espaces identitaires privés – domaine d’expression libre des choix individuels et des communautés religieuses et culturelles – de l’autre un espace public doté d’une essence universelle, d’un savoir-être commun à tous.  Il va de soi que seul l’espace public peut être porteur des valeurs chargées de maintenir l’unité et la cohérence de la collectivité nationale, depuis que celle-ci n’est plus monolithique dans son identité. Ces valeurs communes quoique se voulant de portée universelle, ne peuvent toutefois émerger que de coutumes propres à une société historiquement constituée, c’est-à-dire spécifiques à une identité non universelle.  Cette identité particulière va au cours du temps servir de matrice au développement de l’espace public de cette société, espace public certes dégagé de sa gangue religieuse mais dont l’identité originelle est ineffaçable.

Les structures et les codes implicites de fonctionnement de l’espace public d’une société reflèteront donc l’éthos du peuple fondateur – méritocratie américaine, différentialisme aristocratique anglais, élitisme égalitaire français, pragmatisme flou du Québécois. La laïcité n’implique pas le renoncement à son histoire ; les églises ne sont pas des espaces publics, cela ne les empêchent pas cependant d’être simultanément des lieux de cultes et des monuments historiques, témoignant de la continuité civilisationnelle du peuple qui les a édifiées.

Léon Ouaknine

20 mai 2015

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