POPULISME. POPULISTE.

Populisme : idéologie contestataire qui vise à défendre les intérêts du peuple ([1]) à l’encontre d’une oligarchie clairement désignée, noblesse ou bourgeoisie ou face à de vastes organisations internationales comme l’OMC ou l’Union Européenne, et dont les décisions, parfois, récusent les peuples comme sujets souverains. Pour quelques partis politiques une telle pratique est une forme de mépris du peuple et lorsque celui-ci se rebiffe, il se transforme aux yeux des oligarques en populace, en chienlit comme aurait dit De Gaulle.

L’usage du terme a ensuite évolué pour signifier une proposition politique, flattant les tendances jugées passionnelles et malsaines des classes populaires. En fait ce mot  tout seul est orphelin; il n’acquiert son véritable sens que dans le binôme populisme/élitisme. Sont habituellement accusés de populisme, l’extrême-droite et l’extrême gauche de façon à réduire l’offre politique et à maintenir en gros le statu-quo. Aujourd’hui par exemple au Canada et dans la Communauté Européenne, les refus du relativisme culturel, de l’immigration à tous crins et la peur de l’islam qualifiée automatiquement de racisme islamophobe, sont perçus comme des marqueurs populistes d’extrême-droite, tandis que les refus de la nation et des frontières sont perçus comme des marqueurs populistes d’extrême-gauche, alors qu’ils étaient assimilés il y a deux ou trois générations à une véritable trahison.

Devenue une injure qu’on balance libéralement à l’encontre de l’adversaire politique, l’accusation de populiste prend une tournure parfois ubuesque. Ainsi Donald Trump est aux yeux de ses contempteurs, un populiste, bien que ses politiques fiscales et réglementaires visent à avantager massivement les grandes corporations et le 1% le plus fortuné du pays. Pour les accusateurs, les populistes, de quelque bord qu’ils soient n’ont pas de véritable légitimité car leurs propositions seraient dénuées de toute réelle valeur réfléchie et objectivement désirable et n’auraient en conséquence pour but que la conquête cynique du pouvoir et non la recherche de l’intérêt universel. Mais, ô ironie, l’accusation de populisme est utilisée parfois contre les électeurs eux-mêmes, source pourtant de toute légitimité politique, lorsqu’ils commettent le sacrilège de voter à l’encontre des directives des élites.

Trois exemples d’accusation de populisme :   

Le vote suisse concernant les minarets

Le 29 novembre 2009, 57,5% du peuple suisse approuvait par référendum l’interdiction de construire de nouveaux minarets. Décision sans équivoque de la volonté populaire, qui avait automatiquement force de loi, selon la constitution suisse qui permet les référendums d’initiative populaire. Tout ce que la Suisse comptait d’intellectuels et de politiciens bienpensants avaient appelé à voter contre la proposition, prédisant des calamités sans fin si le référendum passait. Le résultat connu, le tollé fut immense, un grand nombre de leaders suisses et européens, dont Bernard Kouchner, ministre français et fondateur de Médecins Sans Frontières, et Daniel Cohn-Bendit, leader emblématique de mai 68 en France, exigèrent que le vote soit annulé. La sidération était telle que plusieurs éditoriaux des journaux de référence du pays appelèrent même à abolir l’article constitutionnel permettant les référendums d’initiative populaire au motif que le peuple réagissait trop passionnellement et ne comprenait pas toutes les horribles conséquences de son vote.

Le traité établissant une constitution pour l’Europe

Dans le cadre du processus de constitution de la Communauté Européenne, les États membres furent invités à approuver le Traité établissant une Constitution pour l’Europe, signé par les chefs d’États le 24 octobre 2004. Après le refus de ce traité en 2005, suite aux résultats des référendums français et hollandais, une nouvelle mouture, laissant quasiment intactes les principales dispositions de la proposition rejetée, refit surface sous la forme du traité de Lisbonne du 13 décembre 2007. Cette fois, partout où les gouvernements pouvaient éviter l’obligation référendaire, ils le firent, préférant l’adoption par leur parlement, pour éviter le verdict du peuple, ce que la France fit sans honneur. Avant le vote, Valéry Giscard d’Estaing, ex Président de la France, déclarait (Le Monde 6 mai 2005) : « C’est une bonne idée d’avoir choisi le référendum, à condition que la réponse soit oui ». Un an après, il persistait : « Le rejet de la constitution était une erreur, qui doit être corrigée ».

Le Brexit

Le peuple britannique invité par référendum à se prononcer sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union Européenne, rejeta cette union le 23 juin 2016, ce qui entraina le Brexit, processus de sortie de l’Europe. Les leaders centristes du R-U ainsi que ceux de l’UE furent catastrophés.  Jean-Claude Juncker, le président de la Commission Européenne déclarait (Causeur 22 juin 2017) que le suffrage universel ne saurait prévaloir sur les traités européens. François Fillion, candidat de la droite française aux élections de 2017, constatant que les jeunes votèrent plus largement pour rester dans l’union Européenne, déclara (London School of Economics, 26 juin 2006) « J’ai presque envie de dire que les jeunes devraient avoir deux voix dans un référendum sur l’UE ».

Alain Minc, conseiller politique et essayiste français, alla jusqu’à dire (Le Monde 26 juin 2016) : « Le Brexit est la victoire des gens peu formés sur les gens éduqués ». Jacques Attali, ex sherpa de Mitterrand et écrivain en rajoute (Marianne 29 juin 2016) en rajouta une couche « La fermeture engendre la barbarie », autrement dit ceux qui ont voté pour le Brexit sont responsables de la barbarie qui viendra. Quant à Tony Blair, ex Premier Ministre du Royaume-Uni, il affirma (NYT le 3 mars 2017) « Le modus operandi du populisme n’est pas de raisonner mais de rugir. Ceux qui ont l’esprit ouvert voit la mondialisation comme une opportunité, ceux qui ont l’esprit fermé le voit comme une menace ».

Il ne fait aucun doute que certaines accusations à l’encontre du peuple de raisonnements simplistes, sont souvent vraies, les gens réagissant émotionnellement lorsqu’ils sont confrontés à ce qu’ils perçoivent comme une menace à leurs intérêts vitaux. L’histoire a prouvé abondamment que le peuple peut être manipulé, que les travailleurs et les laissés pour compte de la société peuvent voter contre leurs intérêts objectifs et que face aux enjeux extrêmement complexes, les élites politiques arguent qu’elles sont mieux à même que le peuple d’en comprendre toutes les convolutions et par là, plus habiles à discerner la bonne voie.

L’idée que des élites possèdent une légitimité intrinsèque n’est pas nécessairement fausse ; la question est de savoir quelles élites en disposent et lesquelles n’en disposent pas.

Lorsqu’une élite, n’importe quelle élite s’exprime dans le cadre naturel de son domaine d’exercice, elle le fait en arguant de sa plus grande expertise. Il est important de bien comprendre ce mécanisme. Parfois, l’affirmation est objectivement fondée, parfois elle relève du discours idéologique manipulateur, et plus rarement elle est une manifestation crue de l’exercice du pouvoir, par exemple avec les coups d’État. Lorsque nous sommes malades, nous ne questionnons pas sérieusement l’idée que le médecin se dise plus qualifié que nous pour savoir quoi faire pour alléger nos souffrances, de même qu’il ne viendrait à l’idée de personne que les plans techniques d’un gratte-ciel soient approuvés par référendum communautaire plutôt que par des architectes et des ingénieurs. Ces professionnels jouissent donc d’une légitimité évidente parce qu’elle repose sur des données probantes, connaissances de la biologie de l’humain ou formation d’ingénieur. Si toutes les activités professionnelles reposaient sur des bases objectives, ce serait idéal.

Qu’en est-il avec les élites intellectuelles et politiques ? Elles se prétendent spécialistes de la conduite des sociétés, mais possèdent-t-elles un savoir objectivement fondé, leur permettant légitimement de discerner mieux que le peuple ce qui est bon pour le peuple ? Disposent-elles d’une lucidité hors du commun leur permettant de dire mieux le juste, le bien et le vrai ? Les décisions qu’elles prennent sont-elles toujours déconnectées de leurs propres intérêts pour ne viser que l’intérêt général ? La réponse aux trois questions est un « non » massif, clair et définitif. Il serait cruel de rappeler leurs innombrables et lamentables fiascos, à commencer par la prétendue « mondialisation heureuse » qui a clairement réparti gagnants et perdants. Ce n’est pas un accident si ces gouvernants sont toujours du côté du manche, on ne connait quasiment aucun exemple d’élites qui mettent en action des politiques risquant de nuire gravement à leurs intérêts ; il n’y eut dans l’histoire qu’une seule nuit du 4 août 1789.

Ceci ne veut pas dire que le peuple sait mieux que tout autre quelles doivent être les bonnes décisions lorsque confronté à des problèmes complexes, mais il perçoit assez bien les mensonges qu’on lui assène et les chausse-trape qu’on lui prépare. Lorsque dans une nation où le taux de chômage est élevé et qu’on lui affirme que l’immigration est une chance pour le pays, le peuple sent bien que c’est peut-être une chance pour certains groupes privilégiés mais sûrement pas pour les chômeurs peu qualifiés. Pensons juste un instant aux conséquences de la financiarisation débridée de l’économie et aux délocalisations d’entreprises que permit un dirigeant prétendument proche du petit peuple comme le Président Clinton, lorsqu’il procéda à la dérégulation des contraintes bancaires et aux immenses souffrances qui s’ensuivirent pour des dizaines de millions de personnes.

Le mépris du peuple étant un caractère intrinsèque à toute élite politique et intellectuelle, on le retrouve même au sein d’organisations marxistes, le philosophe Herbert Marcuse, qui fonda avec d’autres l’École de Francfort écrivit « Il faut préférer la dictature des intellectuels au pouvoir d’un peuple encore imparfait. […] Il est nécessaire, pour une société civilisée, que des gens éduqués aient des prérogatives politiques pour combattre les sentiments, les attitudes et les concepts des masses non éduquées »([2]). Il est amusant et ironique que ce soit un autre intellectuel, cette fois-ci l’écrivain américain bien connu de la droite ultra-conservatrice, William F. Buckley Jr. rédacteur en chef du magazine « The National Review », qui déclara dans les années 60 « Je préfère un gouvernement composé des 2000 premiers noms du bottin téléphonique de Boston, plutôt que par les professeurs de l’université Harvard([3])« . Lui, au moins, ne se faisait aucune illusion sur la capacité de gouverner de ses pairs, l’élite intellectuelle des États-Unis.

Ce profond mépris du peuple de la plupart des intellectuels et du monde médiatico-politique, laisse entrevoir des lendemains inquiétants que l’écrivain français Michel Houellebecq a décrit lors d’une conférence donnée en janvier 2017 au Ministère argentin de la culture « L’idée a commencé à être exprimée, d’abord prudemment, puis de manière de plus en plus explicite, que le suffrage universel n’était pas la panacée et qu’il pouvait conduire à de grandes aberrations([4])« .

Il n’est pas question de sortir ses révolvers lorsqu’on entend une accusation de populisme à l’encontre d’une personne, une idée, un programme ou du peuple lui-même, mais on serait bien avisé de considérer l’imprécateur comme un ami peu fiable de la démocratie.


[1] Il y a peu de mots plus polysémiques que peuple.  Dans son acceptation la plus générale, le mot désigne un ensemble significatif de personnes – au minimum plusieurs centaines de milliers, sinon ce serait une tribu – vivant sur un même territoire, unis par des liens ethniques ou culturels et gouvernés par des institutions qu’elles se sont données. Un peuple peut parfois être apatride, c’est-dire dépourvu de pays, mais lié par une très forte communauté de destin, tel le peuple juif, ou le peuple kurde. Mais dans cet article, le mot peuple fera référence à la masse des gens par opposition à ceux qui s’en distinguent comme les classes possédantes ou bien ceux dont c’est le métier de diriger le peuple – les politiciens –  ou encore ceux dont les écrits et discours constituent l’idéologie dominante ou contestataire de l’époque.

[2] http://archives.polemia.com/article.php?id=3033

[3] https://www.youtube.com/watch?v=2nf_bu-kBr4

[4] Valeurs actuelles. 18 février 2017 http://www.valeursactuelles.com/societe/michel-houellebecq-les-elites-haissent-le-peuple-67809

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