La qualité du rapport social est fortement tributaire de sa charge affective et de la proximité physique
Les rapports sociaux virtuels diffèrent massivement des rapports traditionnels. Cela se comprend aisément, l’amitié dans un face-à-face se nourrit de l’expérience vécue partagée, le fait de rire simultanément, boire un verre en trinquant ensemble, se serrer la main ou s’étreindre pour se saluer. Ces gestes ont des effets biologiques probants et mesurés ; Janice Kiecolt-Glaser, directrice de l’Institut pour la recherche en médecine comportementale à la faculté de médecine de l’université de l’Ohio, a démontré que le simple fait de se toucher déclenche la production d’une cascade d’endorphines dans le cerveau, parce que notre épiderme est parcouru par un réseau extrêmement dense de récepteurs neuronaux, très sensibles à un simple attouchement. On sait qu’un enfant qui n’a pas été ou peu touché, massé, embrassé, entouré durant sa très jeune enfance ne développera pas pleinement les zones du cerveau dédiées aux interactions sociales et il en gardera des séquelles émotives importantes toute sa vie. Il est vrai que vu l’incroyable plasticité du cerveau, peut-être allons-nous nous adapter à une portion virtuelle grandissante de notre vie si celle-ci commence dès l’enfance et acquiert un caractère omniprésent et permanent. Malheureusement, à ce stade-ci, il semble que notre tissu de relations sociales porteuses d’affections sur la longue durée s’étiole du fait des actuelles mutations sociétales. La forte addiction aux réseaux sociaux ne compense pas du tout l’affaiblissement du face-à-face.
Depuis les années 90, des tendances inquiétantes se font jour; alors qu’au début du XXe siècle, un Américain typique avait en moyenne trois véritables et solides amis, aujourd’hui il ne peut compter que sur un ou deux amis réels, une diminution énorme vu l’importance des attachements intimes pour la santé et l’équilibre mental. De multiples raisons expliquent cette diminution: urbanisation dense, modes de vie frénétiques, déménagements fréquents, transformation des communications et réseaux sociaux. Plus encore que tous ces changements, nous sommes confrontés à un curieux paradoxe, nos sociétés occidentales ont mis en place pour des raisons morales et d’efficacité un très fort filet de sécurité sociale pour nous protéger des effets extrêmes de l’adversité et du malheur. Toutefois cette solidarité publique diffère de tous les réseaux sociaux naturels, famille, amis, communauté, du fait de sa nature administrative et bureaucratique. L’aide et l’attention qui vous sont apportées lorsque nécessaire, sont découplées de tout engagement affectif. La personne qui vous assiste le fait à titre professionnel dénué de toute charge affective. C’est la nature du paradoxe, le soutien social est disponible mais il est vide, sans amour ni amitié, sans cette chaleur humaine, indispensable au bien-être et à la valorisation de soi. Voilà pourquoi l’isolement social s’accroît alors même qu’on vit dans une grande ville avec d’exceptionnelles facilités de transport et une pléthore de moyens de communication.
Vivre sans amis est dangereux. Sans lien social, l’homme souffre
L’ homme est un animal social et il n’existe en tant qu’humain que dans son rapport à l’autre. On peut affirmer sans hésiter qu’on ne nait pas humain, on le devient au travers de la socialisation. Interdire toute relation sociale à un individu fut pendant longtemps un châtiment social extrême: l’Église utilisait l’excommunication qui correspondait à une mort sociale, indépendamment de son effet supposé sur le salut de l’âme. Isoler totalement un être humain pendant des années, sans aucune communication verbale ou visuelle avec un autre être humain, est considéré par la Cour Internationale de Justice comme un traitement barbare, confinant à la torture et proscrit par les conventions internationales même pour les criminels les plus horribles. Aucune personne ne peut avoir une bonne santé mentale sans s’insérer dans un tissu de relations sociales plus ou moins étroites. Confrontés à une situation éprouvante, nous nous tournons spontanément vers notre cercle intime de proches pour chercher aide et réconfort. Tout le monde le sait, le simple fait de parler à un ami de nos difficultés réduit notablement notre niveau de stress vécu, indépendamment de la capacité de cet ami à apporter une réponse effective à notre problème. Le geste si commun de tenir la main d’une personne aimée diminue la pression artérielle, réduit la douleur et abaisse le niveau d’hormones de stress et l’inflammation (Andrew Steptoe, professor of epidemiology and public health at University College London, 2012), du fait des endorphines.
Un des effets frappants de ce besoin de socialité est que plus les interactions avec qui nous tissons nos réseaux de socialité de proximité – famille, amis et collègues – sont fortes, nombreuses et récurrentes, meilleure en sera notre santé physique et mentale. Comme le souligne la professeure Janice Kiecolt-Glaser (Director of the Ohio State Institute for Behavioral Medicine Research): « Un bon ami est un superbe antidépresseur, les relations avec nos proches sont très importantes, et on ne réalise pas toujours à quel point nous en bénéficions à de multiples niveaux. » Depuis qu’on a commencé à étudier les rapports entre l’isolement social et la mauvaise santé, les évidences se sont accumulées: tisser des rapports sociaux positifs et soutenus est indispensable à la bonne santé de l’individu. En 2015, une méta-analyse combinant 70 recherches différentes portant sur 3,4 millions de personnes, conclut selon Julianne Holt-Lunstad, psychologue, spécialiste des relations sociales à l’université Brigham Young (États-Unis), qu’un réseau de socialité de proximité déficient aurait un effet négatif aussi important que de fumer 15 cigarettes par jour toute une vie ou ne pas faire d’exercices du tout. L’absence de relations sociales serait même pire que l’obésité morbide pour la santé, alors que les bénéfices d’un fort réseau de socialité incluraient une protection accrue contre les maladies cardio-vasculaires et une extension de la longévité. Le Dr Holt-Lunstad souligna notamment l’influence considérable qu’une relation sociale de réciprocité peut avoir sur le développement d’habitudes de vie capitales pour la santé, par exemple sur la nutrition, les activités physiques ou la manière de prendre soin de soi ; selon elle, une véritable amitié contribue non seulement à la santé physique mais aussi au renforcement du sens qu’on donne à sa vie.
Vivre sans amis est dangereux
Vivre sans amis est dangereux: les gens qui s’isolent, volontairement ou suite au délitement de leurs réseaux de proches, notamment les personnes âgées, exhibent un niveau de morbidité plus important que ceux qui sont entourés d’amis. Cela va de changements importants d’humeur à la dépression et aux conditions chroniques, telles les maladies cardio-vasculaires engendrées par un stress permanent. Le professeur en épidémiologie, Andrew Steptoe du University College of London, a suivi 6500 Britanniques de plus de 52 ans de 2004 à 2012 et il mit en évidence, indépendamment de tout autre facteur, un accroissement de 26 % de la mortalité de ceux dont les réseaux sociaux étaient quasi- inexistants par rapport à ceux qui étaient socialement les plus entourés. Par contre le sentiment subjectif de solitude ne semblait pas être corrélé avec une plus grande morbidité ; c’est donc bien l’isolement social qui est en cause. D’abord évidemment parce que faute d’entourage, personne ne signalera les signes avant-coureurs de détérioration ou l’aggravation des symptômes de maladies, ce qui retardera la prise en charge médicale ou socio-sanitaire de la personne, mais selon Andrew Steptoe: «Les contacts sociaux ont des conséquences biologiques spécifiques importantes pour le maintien en bonne santé. »
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