Ce furent des mois abrutissants et j’eus toujours beaucoup de mal à comprendre pourquoi un nombre non négligeable d’appelés rempilaient à l’issue de leur service obligatoire, jusqu’à que je réalise qu’ils étaient précisément ce que je craignais d’être, des personnes manquant d’un gouvernail intérieur, des boules de billard qui devaient être propulsées par une autre boule, bref des gens qui ne se sentaient bien que fortement encadrés du matin jusqu’au soir, déchargés ainsi du souci de penser par soi- même. Mais il y avait quelque chose de beaucoup plus grave dans l’armée. J’avais eu l’occasion de discuter avec quelques sous-officiers. La dévotion aveugle de certains à obéir sans prendre même le temps d’examiner de façon critique les ordres de leur supérieur m’inspirait une horreur sans nom. Je considérais que tout être humain qui abdiquait son droit à juger du bien-fondé de ce qu’on lui ordonnait de faire, abdiquait une part essentielle de ce qui faisait de lui un être moral. Des années plus tard, je rencontrais lors d’un dîner chez lui un officier supérieur sous-marinier chargé si nécessaire de mettre à feu des fusées nucléaires; je lui demandais s’il aurait une hésitation à poser un geste aussi terrifiant, pas le moins du monde fut sa réponse. Pour moi cette obéissance aveugle était l’essence radicale du mal. Je concevais qu’on exécute des ordres peut-être atroces mais pas avant un dialogue intérieur pour déterminer si c’était bien ou mal. Je détestais la vie militaire. Les jours mornes succédaient aux jours mornes mais l’imprévisible surgissait parfois pour redistribuer les cartes. Tout à fait par hasard je rencontrais un jour le chef de notre régiment, un colonel et je ne sais pour quelle raison une discussion s’ensuivit sur la notion de progrès, si l’Histoire humaine avait une direction, un sens. Aussi bizarre que cela paraisse, un courant s’établit entre ce colonel et moi. Je mentionnais en passant le film produit et monté avec mes camarades au cœur de l’Himalaya. Le colonel fut littéralement éberlué car s’il ne fut pas surpris que je puisse parler de Hegel, il ne s’attendait pas à ce que j’ai eu une telle vie aventureuse. Sa réaction était en fait assez commune, les gens qui ne me connaissaient pas bien étaient franchement surpris d’apprendre que j’étais parfois un aventurier casse-cou. Le colonel me demanda s’il serait possible que je donne une conférence pour la fête du régiment et m’assigna sans attendre deux capitaines pour me seconder dans cette tâche. Disposant dès lors de toutes les permissions nécessaires, je fis venir Daniel pour la conférence suivie d’une soirée au mess des officiers. Je fus la vedette du régiment pour une soirée, passant du statut de sentinelle dangereuse à celui d’explorateur applaudi.
À l’issue des quatre mois de classe – c’est ainsi qu’on appelait l’entraînement de base– notre régiment fut envoyé dans le Massif Central pour jouer à la guéguerre entre les bleus et les rouges. Ironiquement, c’est dans un cadre militaire que j’expérimentais ce que j’appelle « l’indicible » et que Romain Rolland nomme « le sentiment océanique » dans une lettre à Sigmund Freud en 1923. Il correspond à une forme d’extase qui n’est pas spécifiquement religieuse, où le moi se fond dans le tout, où la distance entre l’être et le savoir est abolie dans un océan de joie, de bien-être, de connaissance absolue. Fatigué de faire semblant de tendre en pleine nuit – de surcroît en hiver – des embuscades d’opérette à mes camarades d’infortune qui refusaient d’apparaître dansmon champ de tir, je me retirai, adossé contre un arbre, le fusil posé par terre en violation de tous les règlements et je me mis à rêvasser. J’eus soudainement, sans aucun avertissement, la sensation physique que tout avait basculé et que les choses n’étaient plus ce qu’elles étaient d’habitude. Les étoiles étaient aussi proches de moique l’herbe, que le vent froid qui bruissait doucement, que l’arbre rugueux que jesentais dans mon dos. En fait, c’est une erreur de dire que tout était proche. Lesétoiles, l’herbe, le vent, la terre sous mes bottes étaient moi; je ressentais – j’étais –chaque brindille, chaque brindille était moi; j’étais tout. Il n’y avait pas de distance, il n’y avait pas même de choses distinctes et pourtant elles étaient là, ces choses distinctes, sans l’être. Tout était dans tout, mais chaque chose avait sa place, sans souffrance, regret ou désir, parce qu’elle était cette chose et tout le reste. L’unité était totale sans devenir une bouillie. Comment expliquer? L’intimité était absolue. Même mon propre corps, je ne l’avais jamais senti aussi directement. J’existais avec un sentiment de plénitude qui disait que rien ne pouvait être ajouté ni retranché. Il n’y avait ni creux, ni excès. Mon « moi », avec ses espoirs, ses peurs et ses rêves, avaitdisparu, il n’existait plus. Il n’y avait ni présent, ni futur, ni lointain, ni proximité. Seul l’instant existait, éternel, sans durée, hors du temps. Je connaissais tout de chaque chose, c’était un savoir absolu, mais qui ne se découpait pas en paragraphes avec des virgules et des points. Ce n’était pas une connaissance qui se déclinait, l’être était la connaissance et la connaissance était l’être, une totalité indivisible. Et par-dessus tout, une joie sourdait de cette immense harmonie, joie instinctive de savoir qu’aucune fausse note ne troublerait jamais cette symphonie. Cet instant magique de bonheur et d’exaltation qu’il m’a été donné de vivre n’a jamais eu pour moi d’antécédent ni de réplique. Je ne sais pas combien de temps a duré cet instant sans dimensions, mais à un moment donné, je suis sorti de cette sorte de transe et j’ai repris pied dans laréalité. Je me suis bien gardé d’en parler après avec mes camarades des deux bords, les rouges et les bleus. Ça n’aurait pas collé avec les jeux de la guerre. J’ai longtemps pensé à ce que j’avais vécu, ce sentiment d’abolition de l’espace-temps, de la continuité comme de la discontinuité. C’était étrange. Pas une seule seconde, je n’ai relié cette expérience à une quelconque intention d’une force ou d’une divinité qui, par calcul ou caprice, m’aurait harponné ce soir-là, je suis au-delà de ce type d’illusion. Mais pour la première fois, je me suis fait une idée concrète de ce que pouvait signifier le phénomène quantique d’intrication de deux photons qui peuvent se trouver à des bouts opposés de l’univers, mais qui demeurent un seul et même système au seinduquel la distance et certaines lois physiques habituelles semblent abolies. Maintenant, quelle était la nature réelle du phénomène que j’avais vécu ? Je n’en ai aucune idée. Depuis le début de la philosophie une longue lignée de penseurs ont avancé l’idée que la Réalité est une et que ce que nous percevons comme des choses distinctes reflète simplement, peu importe pourquoi, notre incapacité à saisir cette unité. L’unicité de l’existant a été appelée de divers noms. Cette unité du tout est revendiquée tant par les religions que par certaines doctrines philosophiques et évidemment par la science dans sa recherche d’une théorie ultime. Des mystiques et même des penseurs importants ont prétendu qu’il était possible d’appréhender directement l’absolu, l’unité, l’être. D’autres réfutent énergiquement cette conception. J’ignore évidemment ce qu’est l’ultime réalité, ce sera à la science de nous le dire si c’est possible. Ce dont je suis convaincu par contre est que ce type d’expérience est une simple forme d’altération de l’état de conscience survenue accidentellement, semblable à celle qu’induisent certaines drogues. Mais vraiment, je ne sais pas ce que c’était ni pourquoi c’est arrivé. J’aime imaginer que c’était le désir d’échapper sur le moment à l’imbécillité militaire. Il faudra un jour analyser ce type d’expérience avec un appareil d’imagerie cérébrale pour voir quels circuits neuronaux s’allument lors de tels événements. Quant à interpréter pourquoi ces circuits neuronaux induisent ce type de sensation, on est encore très loin je crois de la réponse.
Léon Ouaknine
Tiré de mon livre
Ni d’ici, ni d’ailleurs : Le Québec, les Juifs et moi.
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