Michel Onfray a écrit un nouveau livre « Miroir du nihilisme : Houellebecq, éducateur »
Interviewé par le Figaro, Michel Onfray revient sur sa conviction « qu’une civilisation n’est possible qu’avec une spiritualité qui la soutient et qui, elle-même, découle d’une religion. Depuis que le monde est monde, c’est ainsi. L’Histoire témoigne.
Elle témoigne également qu’il n’y eut pas de civilisation construite sur l’athéisme et le matérialisme qui, l’un et l’autre, sont des signes, voire des symptômes, de la décomposition d’une civilisation – je le sais au premier chef puisque je suis athée et matérialiste… On ne lie pas les hommes sans le secours du sacré. »
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Je reste quant à moi, écartelé par ce dilemme.
D’un côté, comme Onfray, je ne crois en aucune transcendance, je suis athée. D’un autre côté, sans le secours d’un sens immensément plus grand que soi, on est condamné à vivre médiocrement et si l’on est stoïcien, on accepte l’inévitable, alors que l’homme passionné le refusera.
Mais, contrairement à Onfray, je crois que jamais notre monde n’a été plus habité de spiritualité que maintenant, sans transcendance mais avec un sentiment plus aigu de notre obligation vis-à-vis de notre prochain, qu’il soit proche ou lointain, notre conscience humaine est devenue planétaire et nous ressentons tous une certaine honte lorsque des humains souffrent quelque part sans que nous agissions. Certains diront que cette plus grande fraternité ne remplace nullement le sentiment mystique de faire un avec la totalité, mais alléger un peu le malheur des autres n’est pas rien.
Mais, plus que l’absence de religion, ou plutôt derrière cette absence, c’est l’oubli de la nécessité d’une identité partagée, besoin inhérent à la condition humaine, transmis tout au long des millions d’années au travers des diverses humanités qui ont précédé l’homo sapiens, qui délite notre être et ce que nous sommes. Paradoxalement, vouloir abstraitement l’universalité de l’homme, c’est nier son indéracinable singularité, son besoin d’un « Nous » partagé qui tranche avec les autres « Nous ». On ne peut vivre que par la grâce de l’autre, mais pas de n’importe quel autre, d’un autre suffisamment proche pour qu’on se reconnaisse en lui, de l’autre avec qui on a bâti au fil des générations une solidarité enracinée au travers des joies et des souffrances communes.
Pour reprendre la forte expression du primatologue Franz de Waal, « l’homme est un animal social jusqu’à la moelle des os ». Or lorsqu’une société se conçoit surtout comme une machine économique mondialisé où le facteur humain devient une simple variable d’ajustement, quelque chose se brise, nous sommes alors condamnés à n’être que de simples consommateurs et non plus des citoyens, des êtres humains en charge d’eux-mêmes bien au-delà des simples satisfactions matérielles. Je ne nie en aucun cas l’aspiration à la fraternité universelle, mais de même qu’une mère préférera son enfant à celui d’une autre, notre solidarité instinctive nous porte d’abord vers ceux qui nous ressemblent ou qui partagent avec nous les valeurs communes qui lient une société. Ne pas le reconnaître relève de l’aveuglement volontaire ou d’une manipulation délibérée, comme celle d’Alain Minc et de sa mondialisation heureuse. Même au sein d’une société homogène, des sous cultures émergent constamment, car qu’y a-t-il de plus urgent pour l’individu, pour le groupe d’appartenance, pour la tribu, pour la nation, pour chaque regroupement religieux, que de s’atteler à cultiver sa singularité.
Pour en revenir au besoin de spiritualité qui pour moi n’est rien d’autre que la recherche d’une transcendance quelconque pour échapper à l’étroite insuffisance du moi, chaque société doit se donner quelques buts exaltants. Je pense à l’immense élan que René Lévesque insuffla au Québec, je pense à l’irrévocable décision des Juifs au sortir de la Shoah de ne plus jamais se laisser amener à l’abattoir comme des moutons, je pense à l’urgence d’élucider le réel, à l’exaltante passion de comprendre l’univers, de connaître, de regarder la voute étoilée en en saisissant l’immense complexité, son étrange beauté et le fait insoutenable qu’en quelque lieu où se pose notre regard ou que notre esprit contemple, les paradoxes abondent.
Pour moi, cela vaut bien plus que tous les phantasmes religieux.
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