Réflexion sur la notion d’identité.

Extrait du livre « Il n’y a jamais eu d’abonné au N° que vous avez appelé : Conversations entre un père et sa fille »  (Léon Ouaknine, Les Éditions Grenier. Montréal, 2009)

Les deux versants de l’identité

— Stéphanie, d’après Cyrulnik (Psychiatre, inventeur de la notion de résilience chez l’être humain), «Toutes les identités sont le produit de l’héritage d’un père, d’une mère et d’une religion que chacun interprète selon son contexte culturel ». L’identité renvoie clairement à une nature dynamique et duelle : elle a un versant bien sûr individuel, mais également un versant collectif. Il n’y a pas d’identité qui ne soit que l’un ou l’autre de ces versants puisque même les ermites furent un jour des enfants au sein d’une famille, elle-même cellule d’un sujet collectif. C’est pourquoi sur le plan identitaire, le Nous est indissociablement lié au Moi, car ce n’est que par les individus qu’existent les formes historiques globales, c’est-à-dire les tribus, les clans, les nations. Il y a ici un lien manifeste qui relie le sujet individuel au sujet collectif – ou peut-être devrait-on inverser les termes et dire le sujet collectif au sujet individuel tant il est vrai qu’au cœur de l’individu le Nous social forge l’armature du Moi. L’identité est bien une pièce avec deux faces, comme nous le rappelle le primatologue Frans de Wall (Le bon singe, Bayard, 1997). « L’homme est un animal social jusqu’à la moelle des os » – et cela a entraîné au cours de l’Histoire une cascade d’importantes conséquences identitaires quant aux rapports entre le Moi et le Nous. Dans le moi comme dans le nous, il y a toujours par définition une frontière où il existe d’un côté le moi ou le nous et, en deçà, l’autre ou le non-moi, eux ou le non-nous. La notion de frontière est absolument cruciale pour comprendre l’identité. La frontière sert à séparer le même du non-même, à exclure l’autre qui est a priori dangereux. Mais, c’est pourtant aux frontières que se déroulent les échanges pour l’individu comme pour la collectivité et il n’y aurait pas de civilisation vraiment dynamique sans une certaine porosité des frontières pour entretenir cet ingrédient fondamental de l’être, la dialectique du semblable et du différent.

— Mais il me semble avoir lu quelque part que la civilisation chinoise, qui fut une des plus brillantes, voyait le monde comme un immense carré avec la Chine au milieu et une énorme cloche céleste semi sphérique au-dessus. Ils ne voulaient pas s’aventurer vers les bords du carré où vivaient d’ailleurs les barbares, alors qu’eux étaient civilisés, se dénommant d’ailleurs l’Empire du Milieu, dont les marges étaient d’autant plus barbares qu’elles étaient éloignées du centre. Bien que confinée à eux-mêmes par choix, leur civilisation fut réellement remarquable. Est-il vraiment indispensable d’interagir avec « l’autre » pour évoluer et se développer ?

— C’est soit la stagnation, soit le rapport avec l’autre. Je te rappelle que la civilisation chinoise avait fini par se scléroser au cours des siècles pour ne s’éveiller qu’à l’aube du XXe siècle, alors qu’elle se faisait littéralement dépecer par les Occidentaux et les Japonais. Comme Valéry l’a déjà dit, les civilisations aussi sont mortelles et pour rester vivantes, elles doivent évoluer – c’est- à-dire changer pour rester elles-mêmes. Rester fidèle à son identité est une véritable gageure. Si on ne bouge pas, on se pétrifie, si on bouge trop vite, on se désintègre sous l’effet de la violence de forces contradictoires internes. Or, le changement est nourri par le différent, le contradicteur, le non-moi, c’est-à-dire l’autre, qu’il surgisse du sein de la civilisation à la suite de l’émergence d’une vision iconoclaste du monde, très divergente du consensus en cours, ou qu’il vienne d’un ailleurs géographique lointain ou proche sous l’effet de la religion, du commerce ou de la guerre.

L’identité individuelle

L’identité de la personne :

  1. relève toujours de la biologie : on est fille ou garçon, Blanc ou Noir, on sera grand, petit, beau ou moche, intelligent ou demeuré. Bref, un ensemble d’accidents hors de la volonté humaine, du moins jusqu’à l’imminente aventure post-humaine avec la promesse de bébés sur mesure, probablement alpha plus. (Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, 1932. Les alpha plus sont la strate dominante d’une société utopique totalement gérée).
  2. résulte d’une série individuelle d’accidents et de hasards, et très peu d’événements relevant de décisions volontaires. Hasards biologiques, hasards sociaux, hasards des statuts socioéconomiques, hasards des contraintes cultu- relles et, enfin, une petite marge de liberté de l’individu dans la sculpture de ce moi qui demeure toujours un peu fluctuant. L’identité première de l’individu, c’est d’abord l’unicité de son génome, comme en témoigne son système immunitaire. Il partage beaucoup de choses, mais pas tout avec les autres humains, c’est pourquoi il est unique et semblable.
  3. dépend enfin d’une autre série de hasards, on naît en France ou en Arabie saoudite, dans une famille riche, pauvre, connectée ou pas, cultivée ou pas. Cette dernière série d’accidents définit le cadre culturel, religieux, social au sein duquel on sera élevé, éduqué, conditionné. Pour paraphraser Beaumar- chais, « nous ne nous donnons que la peine de naître », le reste est déterminé. Évidemment, l’identité de l’individu se forge aussi dans un processus marqué nécessairement par une série d’arrachements et de rejets. La première cassure, brutale, c’est la naissance, la deuxième c’est le sevrage, la fin de la fusion avec la mère et donc le premier pas vers un soi séparé de l’autre. Je ne veux pas m’attarder sur ces dimensions capitales du moi, mais leur compréhension est indispensable pour saisir toute l’architecture complexe de la construction identitaire du sujet.

Donc beaucoup d’entrecroisements de hasards, de clivages et de conditionnements pour produire quelqu’un de distinct, mais dont la personnalité ne devra pas trop s’éloigner du modèle prescrit par la communauté, sous peine d’être classée comme anormale. Or, la reconnaissance de sa différence demeure l’expérience centrale, irré- ductible, irrécusable, primale au sens d’existentielle, de l’individu. C’est à cette soif d’être unique que la personnalité qui émerge de cet entrelacs de déterminations se consacrera en usant de la marge de liberté que l’être humain croit posséder. Le résultat dépendra du modelage intensif par son milieu, des accidents heureux ou malheureux, des rencontres, des lectures, des désirs, des passions, des réflexions et des décisions qui préciseront qui on veut être et qui on est. La personne se construit donc le long d’une histoire de participation à plusieurs groupes d’appartenance distincts et en développant avec chacun de ces groupes une identité commune spécifique. Le rapport avec l’autre est au fondement du soi. (Cette réalité est vécue différemment selon les cultures. Par exemple, dans le monde occidental, la femme n’est plus limitée au seul cercle familial comme dans une société intégriste telle que l’Arabie saoudite. La restriction au seul milieu familial pour la femme entraîne évidemment une cascade de conséquences inhibitrices sur la capacité de développer une pensée autonome).

— Comment l’identité peut-elle être une construction voulue si la marge d’autonomie de l’individu est si ténue que ça? Les passions et les désirs relèvent de processus émotionnels sur lesquels notre liberté n’a quasiment aucune emprise. Celui qui construit est déjà lui-même largement déterminé.

— Tu as raison, le mythe du self-made man, qui n’a aucune dette quant à son existence envers quiconque, est, je te l’accorde, une illusion. La réalité est toute autre. La notion d’un « je », librement déterminé uniquement par « lui-même », est évidemment intrinsèquement absurde, ce « je » est conditionné depuis la naissance par un ensemble de reconnaissances et de dénis de reconnaissances. C’est toutefois en bonne part du fait de multiples influences externes qui s’entrechoquent que le moi semble parfois échapper à ses déterminants initiaux.

Pour résumer, Stéphanie, ma conclusion est que l’individu répond à deux impératifs qu’il ne contrôle pas pour forger son identité : d’abord être plein de l’identité commune, ensuite être unique puisqu’il lui est tout autant impossible d’être sans identité que sans système immunitaire. Les deux impératifs sont plus imbriqués que des frères siamois, plus soudés qu’Abélard et Éloïse, mais comme eux, ils peuvent éventuellement dans la souffrance être découplés. Mais, attention, détacher l’un de l’autre est infiniment difficile dans la vie concrète. La soif identitaire est inextinguible et elle s’abreuve invariablement à ces deux sources.

Stéphanie, tu te doutes bien que l’émergence et la formation d’une identité individuelle sont bien plus complexes que ce que ces quelques mots décrivent. Contrairement à nos croyances, l’identité n’est jamais pure, elle résulte d’un métissage permanent. Il n’y a pas plus d’essentialisme de l’identité que de sang bleu chez les nobles.

L’identité collective

— Quant à l’identité collective, le Nous vécu comme irrécusable différence d’avec Eux, les autres, on est tous tombé dans cette marmite du Nous/Eux quand on était petit, à l’instar d’Obélix dans la potion magique. On baigne dans l’identité collective sans s’en rendre compte, elle précède l’identité singulière de l’individu. Nous les Français, Nous les Noirs, Nous les catholiques. On navigue dans une multiplicité de Nous qui se recoupent, se superposent, s’encastrent ou se vivent contradictoirement, s’excluent où se complètent, ce qui oblige le Moi à faire parfois de bizarres contorsions psychologiques. Le Nous tout comme le Moi relève de l’évidence existentielle, même s’il peut être fuyant quand on veut creuser pour savoir ce qu’il signifie vraiment. Peut-être une définition rigoureuse du Nous consisterait-elle à le voir comme un ensemble mathématique dont les éléments qui le constituent partagent une ou plusieurs propriétés similaires. Plus le nombre de propriétés partagées est élevé, plus l’ensemble sera cohérent et, à la limite, un ensemble qui ne contiendrait que des éléments totalement identiques dans toutes leurs propriétés serait l’exemple d’un Nous d’où toute hétérogénéité serait exclue, autrement dit, l’identité sociale de chaque membre du Nous serait l’exact miroir de celle des autres. Pour certains, ce serait un ensemble parfait, le Nous idéal et rêvé des racistes de tout poil, des dictateurs, des bureaucrates ou de ceux qui sont gonflés de leur seule vérité, comme les fonctionnaires de Dieu, qui ne désireraient rien de mieux que de nous voir tous agenouillés devant un mannequin de bois ou de plâtre cloué sur une croix, ou aplatis dans la direction de La Mecque. Évidemment, cet unanimisme absolu serait un enfer, nous serions tous devenus des Stepford wives. (Roman d’Ira Levine (1972) qui décrit une situation cauchemardesque où toutes les femmes ont été reconstruites pour devenir de parfaits zombies, toutes conformes au modèle idéal).

Maintenant, il y a de multiples degrés de cohésion dans la trame du Nous ; les liens entre individus membres du Nous peuvent être émotifs ou rationnels, informels ou juridiques. Mais ce qui assure la force cohésive primordiale au sein du Nous, c’est d’abord et avant tout l’intensité des rapports émotionnels entre les membres pour ce qui touche à ce qu’ils ont en partage, leur héritage qui fonde leur commune identité. Plus il est concret et local, plus il est puissant. Le Nous de notre famille est d’emblée plus existentiel que le Nous les habitants de Montréal ou le Nous les Français ou le Nous les Québécois, parce que bien sûr, ce que partage une famille est sans commune mesure avec ce qui lie un citadin à un autre. Ce vécu existentiel qui fait référence à des expériences intimes partagées depuis la naissance est l’antithèse d’une abstraction, il a presque toujours préséance sur tous les facteurs historiques, idéologiques, rationnels ou juridiques qui fondent des Nous plus étendus mais moins denses. C’est pourquoi, trahir ses parents est perçu dans presque toutes les cultures comme plus monstrueux que trahir ses autres Nous. Mais quel que soit le Nous qu’on répudie, cela ne se fait pas sans une certaine souffrance. Bref, on ne peut pas extraire le Nous du Moi sans défigurer ce moi. (Le proverbe anglais Blood is thicker than water (les liens du sang sont plus forts que les autres) exprime bien la nature existentielle de l’identité qui se pose comme un en deçà de la raison).

Je te rappelle encore une fois le mot de Frans de Waal : « L’homme est un animal social jusqu’à la moelle des os. » Aucun Nous dépourvu de ciment affectif ne peut perdurer, ou alors ce n’est pas un Nous. C’est pourquoi aucune collectivité ne saurait subsister uniquement sur des assises juridiques; une histoire vécue en commun est un préalable indispensable. Mais le Nous, miroir en cela du Moi, est inconcevable sans sa contrepartie, le Eux, l’autre Nous, qui vient par sa seule existence donner sa vraie signification à notre Nous. Il n’y a pas de Nous sans compétiteurs, sans différences, sans cassures, sans rejets. Le Nous n’est jamais plus fort que lorsqu’il est en guerre contre un autre Nous, c’est-à-dire Eux, l’autre. Le Nous n’a de sens que par ses frontières. Sans ennemi, il ne survit pas, il implose en deux ou plusieurs Nous. C’est pourquoi il est presque impossible de concevoir un Nous universel, car, sans altérité, il n’y aurait pas de frontières, donc pas d’identité. En effet, une collectivité universelle telle qu’elle fut rêvée par les auteurs de la Déclaration des droits de l’homme ne pourrait l’être que fondée exclusivement sur et par la raison. Une telle société, transparente, sans épaisseur, sans mystère est difficile à concevoir dans la mesure où le réel social déborde de beaucoup les prescriptions de la raison et s’inscrit d’abord dans la coutume, le non-dit, l’émotif, l’imaginaire. De plus, les valeurs communes de toute société, même à vocation universelle comme les États-Unis ou la France, ne peuvent émerger que de la vie concrète historiquement déterminée de cette société, c’est-à-dire d’une identité non universelle. Une identité collective forte n’est jamais abstraite; elle est d’évidence concrète, historique, émotionnelle, idéalement fraternelle. Bien que ce soit faux, il est utile de voir les divers Nous auxquels participe un individu, comme encastrés les uns dans les autres, à l’image des poupées russes ; plus on va vers le plus grand Nous, plus il devient formel et abstrait, plus le lien se distend jusqu’à l’ultime caricature du Nous des Nations Unies.

L’Occident est l’exemple d’un grand Nous auquel nous nous rattachons avec une certaine émotion depuis le monde bipolaire de la guerre froide, où la peur d’une tragédie nucléaire commune cimentait un Nous plutôt mou au départ, parce que centré sur ses rivalités internes. Qu’en est-il aujourd’hui? Nous y rattachons-nous toujours de façon concrète par des éléments singuliers qui ne soient pas simplement des principes universels ? Si l’Occident se définit lui-même comme une société universelle, alors il n’a plus d’identité forte.

— Tu veux dire que plus une société se construit sur des principes universels, plus son identité s’affadit, plus les liens qui tissent la trame de cette société sont fragiles ?

— Oui, ça coule de source parce que l’identité du Nous se situe sur un continuum théorique qui va d’un vécu essentialiste tellement singulier et concret qu’il en est presque intransmissible jusqu’à une configuration si ouverte à chaque être humain, indépendamment de sa spécificité culturelle, linguistique, morale, religieuse, et personnelle qu’elle ne pourrait avoir comme contenu que des lois universelles et rien de spécifique, par exemple, n’avoir aucun congé légal qui fasse référence à une histoire ou à une culture particulière. À un bout du continuum, il y a une identité non partageable, par exemple comme celle des indiens Metyktire d’Amazonie (Il s’agit d’un groupe de 87 indiens Metyktire (un sous-groupe des Kayapó), qui avaient été initialement contactés en 1950, mais qui avaient décidé à l’époque de retourner dans la forêt ; depuis, ils ont toujours vécu en isolement volontaire. http://terresacree.org/indigenes.htm).
À l’autre extrême, il n’y a plus d’identité parce qu’il n’y a plus de frontières, plus d’altérité, donc plus de différence entre l’intérieur et l’extérieur ; on n’a évidemment aucun exemple d’une telle société, car elle imploserait bien avant d’avoir atteint ce stade. (Il y a bien sûr une autre conception d’une communauté universelle, celle d’une collection de cultures spécifiques coexistant l’une à côté de l’autre. Ce n’est pas pour nous une définition acceptable de communauté universelle).

La réalité est bien sûr plus nuancée. Il n’en reste pas moins que ce modèle théorique nous aide à comprendre les différences entre sociétés ouvertes et fermées. Ceci étant dit, quelle que soit la spécificité de toute identité collective, est-il possible d’envisager qu’elle puisse exister par elle- même, pour elle-même, pleine comme un oeuf, sans creux, sans inquiétude? Par définition, toute entité vivante est en manque de quelque chose qu’elle va chercher dans son environnement, et cela est vrai également de n’importe quelle collectivité d’êtres humains, quelle que soit sa taille. Aucun Nous ne peut donc être totalement autarcique et auto justifié ; c’est impensable. Le Nous, à l’instar du Moi, cherche également quelque chose de singulier hors de lui-même du fait d’une incomplétude inhérente à l’existence. Il est en quête de sens, et le sens est généralement défini comme extérieur au sujet, sauf à être Dieu. Aucune collectivité ou nation n’aime l’idée qu’elle n’existe que par l’effet du hasard. Dieu sera généralement le garant ultime de la légitimité de ce Nous communautaire, comme le proclament évidemment tous les pays islamiques, mais également des pays démocratiques comme le Canada, qui reconnaissent dans le préambule de leur constitution « la suprématie de Dieu ». D’autres Nous se réfèrent à leurs origines. De Gaulle parlait de la France en disant «qu’elle venait du fond des âges», ce qui lui donnait comme un arrière-fond mystique, Israël se réfère à un destin si unique qu’il devient en soi transcendant. Cette aspiration à un au-delà de soi, qu’on retrouve dans presque tous les Nous, reflète l’incomplétude de l’identité collective, qui est pour Régis Debray un invariant de toute société humaine et donc de toute identité collective. C’est pourquoi, parmi toutes les sources constitutives du Nous identitaire, un marqueur se détache particulièrement du fait qu’il se manifeste dans tous les temps et tous les lieux: la religion comme réponse emblématique à l’incomplétude du Nous.

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