UN MATIN DANS LE TRAIN

Hier à Paris, le ciel était gris avec quelques trouées de bleu qui peinaient à s’afficher, l’air un peu froid, accompagné d’une bruine intermittente. Juste remis de mon décalage horaire, je déambulais de bon matin dans des rues que mes semelles avaient martelées souvent du temps de ma jeunesse, sans trop savoir ce que je ferais de cette journée, la veille de ma rencontre avec la directrice de la maison d’édition. 

Finalement je cédai à une de ces impulsions soudaines qui m’assaillent lorsque je reviens en France, et je décidai de prendre le train pour revoir le lycée où j’avais vécu d’intenses moments, certains passionnés, et d’autres dont j’aurais préféré que ma mémoire m’en épargne le souvenir, mais tous des moments qui avaient fait de moi qui j’étais et qu’on ne pouvait exciser sans que j’en sois transformé. En vérité, je réalisais très bien que cet intense besoin de ressaisir ce qui fût, ressemblait au geste du joueur d’échec qui rejoue la partie perdue en imaginant ce qu’il aurait dû faire, les risques qu’il aurait dû prendre et ceux qu’il fallait éviter. Mais il ne s’agissait pas d’une partie comme une autre, il s’agissait d’un passé qui avait rêvé d’une autre vie.

Je filai vers la Gare du Nord, achetai un billet pour Enghien-les-Bains et dans un wagon peu occupé, m’assis pour regarder avidement les paysages changeants. Lorsqu’on quitte Paris par cette voie, vers la ville de St-Denis, la scène urbaine qui se donne à voir n’est pas très attrayante et mon esprit vagabond eût tôt fait de revenir à la lecture de quelques passages du dernier livre de Michel Onfray « Décadence ». Je repensai à cette chronique d’une mort annoncée de l’Occident, résultat selon Onfray d’une déperdition de soi par délitement d’un dépôt sacré, délitement menant vers une forme de nihilisme, puisque plus grand chose ne soude tous ces individus entre eux, au moment même de la survenue d’un islam conquérant, toujours en pleine possession de son incandescence initiale. Onfray revient souvent à cette image forte, « Combien d’occidentaux prêts à mourir pour leur IPhone, face aux soldats d’Allah prêts au sacrifice suprême pour détruire cette civilisation judéo-chrétienne détestée? ».  

Je ne jugeai pas la thèse d’Onfray, je n’avais lu que de petits passages et j’attendrai évidemment de lire les 600 pages de cette somme, mais spontanément, je récusais son diagnostic, le polythéisme romain ne s’est effacé que sous la pression du christianisme et je voyais mal comment l’islam, tout vêtu de son image ensanglantée, pouvait réenchanter les esprits autrement que par le sabre. J’en étais là de mes réflexions quand soudain je pris conscience qu’il y avait maintenant plus de monde dans le wagon. J’observai les gens et je remarquai à quel point ce n’était plus la même foule que durant ma jeunesse. La majorité des voyageurs étaient clairement des immigrants de première et deuxième génération, majoritairement nord-africains ou sub-sahariens. Féru de science-fiction, je m’imaginai en voyageur temporel et je me demandai de quoi auraient eu l’air les voyageurs d’un train fictif, il y a 100, 200, 500 ans. À chaque époque, il y aurait eu des différences, mais une chose m’apparaissait certaine, chacun aurait eu en partage quelque chose de commun, un sentiment de filiation vis-à-vis d’une même religion ou à compter des Lumières vis-à-vis d’une même aspiration vers la liberté et l’égalité de par leur adhésion à une forme de raison universelle. Je me disais que les gens pouvaient bien être d’origine ou d’ethnie différentes en immigrant en France, mais tous ils voulaient devenir français de cœur et d’esprit, alors que ce n’était plus le cas aujourd’hui, tant il était manifeste qu’une importante partie de ces nouveaux français était habitée par une haine de la France, un refus radical de s’assimiler, en voulant de surcroit transformer le pays à leur image.

À ce moment mon regard se porta sur les maisons et immeubles, églises et monuments qu’on voyait défiler par la fenêtre; je reconnaissais ces pierres meulières, si caractéristiques de l’Ile-de-France, l’agencement des places, les cafés-tabacs qui ont fait de la France pendant longtemps une bistrocratie, et de nouveau je me demandai qui serait le vainqueur de ce combat, ces paysages urbains qui témoignaient d’un enracinement profond, d’une culture dans laquelle je fus élevé, d’une certaine idée de l’Homme, ou bien les nouveaux barbares ? Mon cœur se serrait d’angoisse, mon esprit un peu incertain, plus convaincu malgré tout de la victoire que de la défaite annoncée.

J’arrivais finalement à Enghien-les-Bains, légèrement ébranlé mais toujours en quête de mon passé.

Léon Ouaknine

10 janvier 2017

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