La crise politique en Israël provoquée par la décision de la coalition de Netanyahu de limiter le pouvoir bloquant de la cour suprême quant aux décisions gouvernementales qu’elle jugerait non conformes à la clause de « raisonnabilité », ne relève pas d’une simple divergence quant à la délimitation des pouvoirs respectifs du judiciaire, du législatif et de l’exécutif.
Historiquement, le pays et l’État furent construits par des hommes et des femmes d’obédience socialistes, non religieux pour l’immense majorité d’entre eux, puisqu’il faut rappeler que la presque totalité des juifs religieux du pays et de la diaspora s’opposaient à la création d’un État juif, celui-ci n’étant censé émerger que par intervention divine.
Les premiers bâtisseurs d’Israël instaurèrent un système parlementaire où toutes les sensibilités politiques se retrouveraient à la Knesset, l’unique assemblée législative du pays.
Cette représentation dans le cadre d’une seule circonscription électorale à la proportionnelle absolue, a le mérite d’être parfaitement démocratique quant à la représentation et le défaut depuis quelques décennies de ne plus dégager de majorité politique stable, ce qui fait que les gouvernements au pouvoir sont le fruit de marchandages sordides entre divers courants dont certains groupes très minoritaires mais disposant dans cette situation du pouvoir de faire et de défaire les coalitions. C’est ainsi que presque tous les partis de gouvernements concédèrent depuis toujours des privilèges exorbitants à la minorité ultra-orthodoxe, dont un salaire à vie à presque cent mille étudiants dans des Yeshivas (écoles religieuses ultra-orthodoxes), sans compter l’exemption pour les ultra-orthodoxes du prix du sang pour la défense d’Israël. Situation très grave, car elle oppose fondamentalement la mouvance laïque dominante depuis toujours face à la mouvance religieuse, numériquement inférieure mais en croissance démographique accélérée.
Cet état de fait explosif ne peut pas être réglé juridiquement car Israël n’a pas de constitution, ce qui fait que sa gouvernance depuis sa création repose sur des pratiques parlementaires, en bonne part empruntées aux britanniques. Faute de constitution, la cour suprême s’est, dans une forme de quasi « coup d’état » juridique d’un de ses présidents, Aaron Barak, déclarée apte à juger de la « constitutionnalité » des actes du gouvernement dans presque tous les domaines.
Mais pourquoi un pays aussi démocratique qu’Israël ne s’est-il pas doté d’une constitution ? L’absence d’une loi aussi fondamentale ne résulte pas d’une urgence momentanée lors de la proclamation de l’État, mais d’un acte délibéré vu l’impossibilité radicale de définir qui est juif depuis les Lumières.
Israël se définit comme l’État refuge de tous les Juifs, le lieu qui vit l’émergence de ce peuple il y a plus de 3000 ans et dont la mémoire se perpétue depuis la destruction des Royaumes de Judah et d’Israël, sous la forme d’un souhait millénaire, « L’an prochain à Jérusalem ».
Ben Gourion, le premier président d’Israël avait demandé à un groupe de lettrés de définir qui est juif; ce fut impossible car être juif ne pouvait se réduire à sa définition religieuse, tant de juifs étant athées et même pour beaucoup d’entre eux hostiles au fait religieux. Devant le risque d’une cassure potentiellement mortelle pour l’unité du peuple juif, impensable en ces temps troublés, il fut décidé de laisser cette question dans l’ombre. Or aujourd’hui, les ultra-orthodoxes vont jusqu’à demander que la loi fondamentale du pays soit officiellement la Halacha, l’équivalent du droit canon de l’Église catholique. Inutile de dire que cela équivaudrait à une déclaration de guerre nucléaire contre les laïques.
J’ai identifié quelques dimensions de l’identité juive sur lesquelles Juifs orthodoxes et juifs laïques ne peuvent pas s’entendre :
1: Avoir une mère juive puisque selon la Halacha, ne peut être Juif que celui qui naît d’une mère juive ou est converti selon les seules règles halachiques.
2: L’orthopraxie, l’obéissance scrupuleuse aux rituels et commandements religieux dont la croyance au dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Être juif sans croire en dieu aurait été un oxymore, une contradiction dans les termes. Spinoza qui ouvrit l’ère du rationalisme, fut expulsé de la communauté juive d’Amsterdam, pour cause d’hérésie, sa conception naturaliste du monde étant totalement incompatible avec les textes sacrés.
3: Le poids de l’héritage. Lorsqu’on a été élevé dans un enseignement dont la trame est un dialogue millénaire entre rabbins s’interrogeant sur la signification spirituelle des textes sacrés et de leurs commentaires, rejeter cette éducation comme base de tout enseignement est presque synonyme d’asphyxie spirituelle pour les religieux. Pour eux, les écoles laïques sont impensables.
4: Le refus de tout mariage qui ne soit pas orthodoxe. Les juifs non religieux doivent se marier à Chypre s’ils veulent éviter tout contact avec un rabbin.
Le fossé entre juifs ultra-orthodoxes et juifs laïques est infranchissable. En fait le seul lien profond entre eux tient à la soif identitaire de tout être humain. La notion d’un homme hors sol, universel à l’abri de ce besoin est absurde, irrationnelle et contraire à toutes les évidences de l’histoire; c’est cet enracinement commun dans l’histoire tragique du peuple juif qui fonde le seul lien solide des religieux et des laïques.
Les juifs israéliens sont condamnés à vivre avec des compromis difficiles à gérer et plus encore à digérer.
Léon Ouaknine
12 août 2023
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