Le pogrom du 7 octobre 2023 et ce qui s’ensuivit, la déferlante antisémite qui agite depuis l’Occident est une sorte de tempête parfaite où tout se conjugue pour le pire. Le diagnostic que je pose aujourd’hui, en ce début d’année 2026, est celui d’une rupture systémique, pas un simple épiphénomène du conflit entre Israël et ses ennemis islamistes mais le point de bascule d’une mutation inquiétante de l’Occident. Je soutiens que cette résurgence de l’antisémitisme résulte de la jonction des cinq grands facteurs suivants, géopolitique, populationnel et culturel, en synergie progressive depuis la fin de la deuxième guerre mondiale:
- L’existence de fortes communautés musulmanes sous emprise dans toutes les grandes agglomérations de l’Occident.
- Le « palestinisme » ou les habits neufs de l’activisme islamique en Occident
- La dernière trahison des clercs, l’invention de l’islamo-gauchisme
- Réseaux sociaux : la suprématie de l’émotion instantanée à haute dose
- L’antijudaïsme, terreau inavouable mais inamovible de l’inconscient occidental.
Si l’un ou l’autre des 1er et 2ème facteurs n’avait pas existé, la violente résurgence de l’antisémitisme en Occident n’aurait pas pu émerger dans sa forme actuelle. Sans l’onction de gauche, le « palestinisme » n’aurait pas envahi les hauts lieux de l’éducation, et la gauche sans le soutien du palestinisme se condamnait lentement à l’insignifiance électorale. Quant au terreau anti-judaïque des fondements chrétiens de l’Occident, sans les masses musulmanes, il serait resté semi-inerte, étrange sable mouvant comme il le fut toujours.
L’existence de fortes communautés musulmanes sous emprise dans toutes les grandes agglomérations de l’Occident.
L’arrivée ininterrompue depuis les années 50 de millions de musulmans dans toutes les métropoles européennes, ensuite américaines et enfin partout en Occident, répondait à un besoin de main-d’œuvre pour l’Europe, les diverses autorités de nos pays ne les percevaient que comme une présence temporaire, assurément pas comme une immigration de peuplement. Par la suite devant l’évidence de leur installation permanente, les États se sont convaincus de leur capacité d’absorption et d’intégration des nouveaux venus en leur sein comme ce fut le cas des précédentes migrations au cours des siècles [Emmanuel Todd, les destin des immigrés]. Erreur funeste, car outre la réticence d’une large majorité de musulmans à diluer leur identité, le maintien de liens constants avec leurs pays d’origine et surtout le quadrillage de leurs lieux de vie par leurs imams, les frères musulmans et leurs affidés, rendaient difficile toute pleine intégration au modèle anthropologique du pays et pour la France à ses mœurs laïques. Il était plus facile de s’intégrer pour des individus échappant à la surveillance des gardiens de leur orthodoxie, et hors des lieux de vie communautaires [les territoires perdus de la République, Georges Bensoussan]. Au fil des ans, les communautés musulmanes sont devenues pour des raisons numériques dans chaque pays européen, une force politique courtisée par les diverses gauches. Cette convergence a ouvert la voie à l’islamo-gauchisme par idéologie au départ (Khomeyn fut célébré comme un nouveau messie par Foucault, Sartre et leurs affidés), par calcul électoral ensuite, les classes laborieuses ayant massivement déserté une gauche indifférente à leurs difficultés de vie. Résultat : les collectivités musulmanes sont devenues si on se fie à de multiples sondages un mélange explosif de parti-pris islamiste, (la charia doit avoir préséance sur les lois de la République) et d’antisémitisme. Le plus inquiétant est que ce sont les plus jeunes, les 3èmes et 4èmes générations qui sont les plus déterminées à refuser l’intégration au modèle français. La rupture est particulièrement visible dans les milieux scolaires, les professeurs se faisant attaquées, voire assassinés lorsqu’ils abordent des sujets qui fâchent, telle la critique des religions, l’étude de la Shah, les références antisémites fréquentes en classe.Je rappelle ces quelques mots du sociologue algérien Smaïn Laacher, cité par Georges Bensoussan « Cet antisémitisme, il est déjà déposé dans l’espace domestique… il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue… c’est une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander… il suffit de les traiter de Juifs. Ça, toutes les familles arabes le savent ».
Le « palestinisme » ou les habits neufs de l’activisme islamique en Occident
Après les défaites contre Israël, la Palestine perdue aux mains des Juifs devint une obsession centrale de tous les pays arabes et pas seulement de ceux du champ de bataille. Pour la comprendre il faut partir du constat que la création de l’État juif en 1948 fut ressentie par le monde arabe et musulman comme un désastre à deux niveaux :
- Un accroc à leur vision du sens de l’histoire, un territoire perdu par l’oumma relève de l’impensable, Al-Qaïda au Maghreb (AQMI) réclame d’ailleurs le retour de l’Espagne andalouse dans le giron de l’Islam,
- Mais aussi une insulte à l’honneur de l’homme arabe, être battu par un juif, un dhimmi, ça ne passe pas !
Le devoir religieux et la réparation de l’honneur arabe exigeaient la destruction d’Israël. Cette obsession religieuse et narcissique fait de la haine du juif, un fondement identitaire des masses musulmanes dans toutes les métropoles occidentales. Le mouvement nationaliste arabe d’inspiration moderniste, anticolonial, marxiste ou non, [Frantz Fanon et al] qui avait connu ses jours de gloire avec Nasser s’effondra. « La solution, c’est l’islam » le credo des frères musulmans, organisation créée en 1928 par Hassan El Bana s’imposa peu à peu à la rue arabe comme clé de résistance contre l’Occident et seule voie authentique de renaissance de la fierté islamique, non seulement bien sûr dans les pays arabes mais également dans les communautés musulmanes installées au cœur des grandes métropoles de l’occident. Les frères musulmans ayant lu Antonio Gramsci comprirent que pour contrer l’Occident [pour eux, la Chrétienté], contrairement aux groupes djihadistes tels Al Qaeda, il fallait agir non par les armes vu l’écrasante supériorité militaire des pays occidentaux – mais sur les leviers culturels, puisque ceux-ci conditionnent inévitablement la manière de penser, la morale et les comportements des sociétés. [Le Frérisme et ses réseaux, l’enquête – Florence Bergeaud-Blackler (2023)]
Indépendamment des actions patientes sur le terrain par les frères musulmans, dont il faut rappeler que leur philosophie fut nourrie par leur très grande proximité avec le nazisme dans les années 30, la violente antipathie pour les Juifs et Israël des masses arables fit du sort de la Palestine un drapeau quasi universel du monde arabo-musulman ainsi que du chiisme iranien à compter de la prise du pouvoir de Khomeyn en Iran en 1979. L’éradication d’Israël devint l’alpha et l’oméga du « Palestinisme ». Ce qui était cher à la rue arabe devenait important partout, un thème obligé de ralliement, une responsabilité collective de l’oumma, la communauté des croyants, autrement dit une question existentielle. L’Organisation coopération de la coopération Islamique (OCI) regroupant les 57 États musulmans du monde, se chargeant de maintenir brulant le dossier à l’ONU, année après année, résolution après résolution. Jamais oublié, le « palestinisme » fut probablement la cause la plus débattue à l’ONU avec pas loin de 200 condamnations d’Israël, l’un des plus minuscules pays, condamné plus que n’importe quel autre membre de l’ONU. Le « Palestinisme » est une cause célèbre, certains leaders musulmans prétendent même que les Juifs n’étaient nullement originaires de la Palestine, ils présentent Jésus comme un Palestinien pas un Juif. Dans plusieurs reconstitutions de la crèche de Noël, incluant une crèche récemment visitée par le pape Léon XIV, on voit l’enfant Jésus avec le keffieh palestinien. Les faits archéologiques, les preuves historiques, la permanence d’une présence juive depuis 3000 ans, tout cela ne signifie rien.
Plus grave, avec l’onction de la gauche, les thurifères du palestinisme ont procédé à une radicale inversion accusatoire contre les Juifs : les génocidaires, c’étaient les juifs, les Palestiniens étaient les nouveaux juifs des années 30, des victimes. Mais formater durablement les esprits occidentaux en faveur de l’Islam requérait d’abord le noyautage des grandes universités, celles qui donnent le ton et qui forment les élites. Tout cela exigeait de la discipline, de la patience et de l’argent. Et de l’argent, les pétro-monarchies en avaient en abondance depuis les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979. C’est ainsi que rien qu’aux États-Unis, une filiale des frères musulmans la SJP (Students for Justice in Palestine) ouvrit 350 chapitres dans les grandes universités. Depuis 20 ans, le Qatar a déboursé près de 5 milliards de dollars en donations aux grandes universités, MIT, Harvard, Columbia, etc. Le sultan de Brunei ainsi que d’autres pétromonarchies financèrent la création à Oxford du Center for Islamic Studies (75 millions de livres sterling) où comme par hasard, Tariq Ramadan y officia de 2009 à 2017, date où il fut suspendu à la suite des viols dont il était accusé. Science-Po Paris ne fut pas oublié. Avec l’argent, arrivèrentf un nombre impressionnant d’étudiants étrangers. C’est ainsi que réseaux et influenceurs s’installèrent au cœur des hautes institutions élitistes des pays visés.
La dernière trahison des clercs, l’invention de l’islamo-gauchisme
Le tropisme totalitaire de la gauche a toujours exigé la réécriture de l’homme sur une nouvelle page blanche comme Mao Tse Toung le souhaitait. La gauche a toujours voulu en gros deux choses : Réformer le mode de production économique pour éliminer l’exploitation de l’homme par l’homme et assurer l’égalité de tous par une justice universelle. Sur le premier point, après l’effondrement de l’URSS, la mise au rancart du rêve marxiste, il ne restait plus à la gauche orpheline comme seule raison d’exister que la quête universelle de justice. Et pour cela, il faut des victimes fétiches et des bourreaux exemplaires. Depuis 1945, partout en Occident la manière de penser la justice et l’espérance fut très fortement influencée par les grands prêtres de gauche, tels Sartre, Derrida, Foucault, Butler, Rorty, Taylor. Partout les élites universitaires se référaient à ces maîtres. Leur vision se présentait comme le nouvel évangile en dépit des couacs que furent les millions de morts des révolutions russe, chinoise, cambodgienne ou iranienne. Leur message était celui de l’ouverture extrême pour les nouveaux damnés de la terre, victimes du colonialisme blanc, symbolisés par l’Amérique et bizarrement par Israël, présenté comme la dernière aventure coloniale sur terre. Les victimes fétiches ont un droit imprescriptible à une justice restaurative peu importe leurs propres crimes, mais sous la compassion obligatoire de la gauche se cache un racisme à bas bruit, celui que Maajid Nawaz, un collaborateur de Sam Harris nomme « Racism of low expectations » à savoir qu’on ne doit pas exiger des musulmans, immigrés et sans papiers, le même niveau de vertus naturellement attendues de tout occidental. [le directeur de Terra Nova, un important think tank progressiste, aurait affirmé que les centaines de viols commis par les Nord-Africains et Syriens admis en Allemagne par Angela Merkel, le jour du nouvel an, pouvaient se comprendre et requerraient de la compassion, vu que ces jeunes hommes récemment immigrés n’avaient pas le même accès au sexe que les Européens]. Ce fut l’immense apport de la gauche que d’avoir conféré au palestinisme, cette aura de victime ontologique absolue, universelle. Il est douteux que sans cette onction, le « palestinisme » eût pu se développer autant, il serait resté limité aux communautés musulmanes, de la même façon que le drame des Rohingyas ne concerne aujourd’hui qu’eux-mêmes bien qu’ils soient musulmans, que l’Etat promis aux 20 millions de Kurdes n’empêche personne de dormir ou que la destruction méthodique de l’identité tibétaine se poursuive aux mains des Chinois, sans que cela ne trouble outre-mesure la gauche.
Réseaux sociaux : la suprématie de l’émotion instantanée à haute dose
L’ubiquité des réseaux sociaux a radicalement transformé la nature de l’information : elle n’est plus un objet de connaissance, mais un vecteur d’émotion continue. Par leur structure même, ces plateformes favorisent la diffusion instantanée et massive de contenus dont la force de frappe émotionnelle prime systématiquement sur la véracité des faits. L’immédiateté du flux interdit le temps long nécessaire à la vérification, faisant de la désinformation un outil aussi puissant que l’information elle-même.
Ce système repose sur plusieurs mécanismes délétères :
La primauté de l’affect sur l’analyse : Le consommateur d’information s’alimente désormais de manière quasi exclusive auprès de sources qui confirment ses propres sensibilités. L’émotion devient le seul critère de validation : si une image ou un récit suscite l’indignation, il est perçu comme « vrai », indépendamment de sa réalité factuelle.
L’anesthésie de la pensée critique : Une véritable réflexion exige de « penser contre soi », un effort intellectuel pour s’extraire de nos propres biais cognitifs. Or, les algorithmes de ces réseaux agissent comme des miroirs déformants, invisibles et omniprésents, qui emprisonnent l’utilisateur dans une chambre d’écho confortable mais intellectuellement stérile.
La passivité cognitive : Contrairement à la lecture de la presse écrite, qui impose une certaine distance et un engagement actif du lecteur, la consommation de contenus numériques (notamment la vidéo) place l’individu dans une posture de réception passive, similaire à celle de la télévision ou de Facebook, mais avec une intensité démultipliée par l’algorithme.
Dans le contexte du « palestinisme », cette mécanique est redoutable : elle permet de diffuser des images décontextualisées qui saturent l’espace mental, empêchant tout recul nécessaire à la validation des faits. Sans ce découplage entre l’émotion brute et la réalité historique, le palestinisme ne serait resté probablement qu’une caisse de résonance sans grand effet sur l’opinion publique occidentale.
L’antijudaïsme, terreau inavouable mais inamovible de l’inconscient occidental.
Dernier facteur et non des moindres. On a beau entasser du petit bois, des branches, du papier inflammable, si le sol est mouillé, le feu ne prendra pas même avec de puissants accélérants. Je reprends l’exemple de la lente et méthodique destruction de l’identité tibétaine, tout le monde en Occident déplore cet effacement, mais à part l’expression de regrets polis, on ne sent nulle urgence à sauver les tibétains, les étudiants chinois ne sont jamais agressés ans les universités, au contraire, ils y sont très bien accueillis. Plus récemment le drame du peuple iranien ne suscite aucune unanimité passionnée contre la mollarchie. Aucun incendie en vue !
Il faut donc que le terrain soit propice à l’incendie pour que celui-ci prenne. Et quel meilleur terreau pour l’antisémitisme qu’un occident moulé par le christianisme. Le christianisme s’est constitué sur sa volonté de devenir le « Verus Israël » en niant ce statut aux Juifs. Pendant presque 2000 ans, il a assigné aux juifs le statut de témoin abject, le pourchassant, le chassant, le martyrisant. Il n’y eut qu’un seul âge d’or pour les Juifs en diaspora, ce fut aux États-Unis, de la fin de la deuxième guerre mondiale jusqu’à la première décennie des années 2000, plus ouvert aux Juifs que n’importe quel autre pays occidental. Les Juifs y connurent une ascension sans précédent, fulgurante, des succès éblouissants, une acceptation merveilleuse. Ils créèrent en grande part le mythe américain, avec Hollywood. Pensez-y, trois présidents américains y marièrent une de leurs filles à des Juifs, Clinton, Biden et Trump. Et pourtant, ces deux dernières années, les étudiants juifs se firent harceler dans toutes les grandes universités, Columbia, l’une des stars de l’Ivy league, comptait il y a moins de 10 ans presque 20% de juifs au sein de son leadership administratif, aujourd’hui 0%. New York, première ville juive au monde, élit un maire férocement antisioniste, Mamdani, dont l’équipe compte de nombreux antisémites notoires. Le parti démocrate qui recueillait habituellement 80 % du vote juif n’affiche plus le même soutien à Israël; même le parti républicain n’est plus aujourd’hui le roc pro-israélien qu’il était. Je tiens cependant à préciser que si le terrain est partiellement inflammable aussi aux États-Unis, le poids numérique des communautés musulmanes demeurant faible, la réaction contre les actes antisémites fut beaucoup plus musclée que dans n’importe quel pays européen. Des dirigeants de grandes universités durent démissionner face à leur tolérance aux actes antisémites. Pas en Europe où les gouvernements déplorèrent mollement les attaques contre les Juifs mais ne firent rien de puissant pour bloquer cette dérive. La volonté d’éliminer la trace mémorielle des juifs s’exerce jusque dans les plaques commémoratives. La BBC a réussi l’exploit cette dernière semaine de commémorer l’holocauste en omettant de signaler que les six millions de morts étaient juifs ! Quant à la France, je crois que le sort des Juifs y est scellé, ils ne sont plus les bienvenus. Trop dérangeants !
C’est donc la conjonction complexe de ces cinq facteurs qui rend compte de ce que le 7 octobre 2023 signifie vraiment, un antisémitisme affiché, décomplexé, dont on mesure encore mal les conséquences à long terme pour les Juifs.
Ma conviction de toujours que l’Histoire est tragique semble se confirmer.
Léon Ouaknine
5 février 2026
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